Rebecca Zlotowski : « On ne fait pas ce métier si on n’a pas envie d’être aimée »

L’inclassable Rebecca Zlotowski revient avec Vie privée (en salles le 26 novembre), l’un de ses films les plus ambitieux, à la croisée des genres, sur une psychiatre persuadée que sa patiente a été assassinée. L’occasion de discuter fantômes, Jodie Foster et mise en scène avec l’une des cinéastes les plus singulières du paysage français.

Par Axel Cadieux

CET ENTRETIEN A ÉTÉ RÉALISÉ DANS LE CADRE D’UNE COLLABORATION ENTRE SOFILM ET MEDIAWAN. IL PEUT ÊTRE VISIONNÉ EN INTÉGRALITÉ SUR LE SERVICE DE STREAMINGEXPLORE.

Vie privée respire la psychanalyse. Est-ce un domaine qui vous parle depuis longtemps ?

Franchement, non ! J’ai mis des années à m’y intéresser. J’ai 45 ans, j’ai commencé ma première psychanalyse à 40 ans. Et toute juive ashkénaze que je sois, avant ça, j’étais jamais allée voir un psy de ma vie. C’était plus dans une logique de rapport de classe. Aujourd’hui, on va pas se mentir, je suis pleinement ancrée dans la bourgeoisie. Mais je ne viens pas de là, la psychanalyse n’est pas une chose à laquelle on m’a ouverte. Il y avait même un petit interdit : en gros, il fallait avoir la possibilité de payer pour se plaindre.

Et pour le cinéma ? Il y avait les mêmes freins ?

Non, pas vraiment. Déjà, j’y suis arrivée tard. J’ai fait beaucoup d’études avant, dont l’option cinéma au bac, qui a été super importante pour moi. Il y avait les cours au lycée, et la Fête du cinéma en juin qui m’a permis de défétichiser, en quelque sorte, le rapport à la salle. J’ai ensuite eu besoin de la Fémis pour me légitimer. Ce n’est qu’à partir de là que je me suis sentie autorisée à réaliser.

LES ENFANTS DES AUTRES 2022 de Rebecca Zlotowski Virginie Efira Callie Ferreira-Goncalves Roschdy Zem. COLLECTION CHRISTOPHEL © George Lechaptois – Les Films Velvet

Vous maniez l’art du contre-pied : après Les Enfants des autres, dans une veine naturaliste proche d’un Claude Sautet, on vous retrouve ici avec un film-monde, très formaliste, qui dans votre filmographie fait plus écho à Planetarium

Vie privée, c’est vraiment le contre-film de Planetarium. Pas dans le sens où il s’y oppose, mais parce qu’il est son envers : certains films sont des cauchemars que tu partages, et d’autres des rêves. Avec Planetarium, c’est comme si j’avais eu une une pensée sombre, une prémonition un peu dark. Je traversais un moment politique hyper tendu dans ma vie. J’ai eu beau filmer des filles incroyables, dans des costumes chatoyants et avec un enrobage années 30 très festif et musical, le projet restait mortifère.

Planetarium 2016 Real Rebecca Zlotowski Natalie Portman. Collection Christophel © Les films Velvet

Et Vie privée, c’est l’inverse ?

J’y ouvre en tout cas une porte plus solaire, plus légère, plus musicale aussi. Mais le cœur du projet, c’est aussi le mélange des genres et le fait de l’assumer. La pente que j’ai empruntée, c’est la suivante : le public est adulte, cinéphile, tout le monde a le même manuel, on sait où on est et où on se situe. C’est comme si je disais aux spectateurs : « Les amis, je sais que vous savez très bien ce que je suis en train de faire, mais allez, prenez ma main et on y va ensemble. » Et c’est parti, on oscille entre le drame et la comédie de remariage en passant par le thriller psychanalytique, etc.

C’est un film qui évolue à lintérieur même du cinéma et des genres. Et il y a cette réplique de Vincent Lacoste : « Quand tu connais les coulisses, c’est plus difficile de croire à la magie. » Est-ce une chose que vous ressentez, en tant que cinéaste ?

Tout l’inverse ! Je ne suis pas du tout d’accord avec lui. Plus je connais l’artifice, plus je m’épanouis dans la magie. Je suis une très grosse cliente du « mentir vrai ». Ça passe souvent par les actrices : je pense à Jodie Foster et Virginie Efira, parce que leur jeu est instantanément juste. Avec elles, on commence dans la perfection. Et puis peu à peu on s’amuse à dérailler, à faire en sorte que ça se désarticule. Par de petits artifices, on bascule vers autre chose. Il y a un mot en anglais que j’adore, c’est « uncanny». Voilà, j’aime induire de l’étrange, du dérangeant, un truc un peu off et « à côté ». Plus l’artifice est visible, plus ça me parle. C’est marrant d’ailleurs… (elle se perd dans ses pensées)

Qu’est-ce qui est marrant ?

Je pensais au fait que la série que je suis en train de faire est précisément sur le backstage. C’est six épisodes de 30 minutes, Agathe Riedinger en réalise une partie et moi l’autre. Ça s’appelle Glamsquad et c’est l’épopée queer de quatre stylistes : une maquilleuse, un coiffeur, un manucure qui fait aussi des tirages astrologiques, etc. Au début, j’ai envisagé ça comme un cadeau à la Rebecca de 15 ans que j’étais et, finalement, c’est devenu super riche par le prisme de l’identité, du genre, de la sexualité, du capitalisme… Et j’adore cet univers des coulisses !

Ça va avec le titre d’ailleurs, Vie privée

Carrément ! Pendant longtemps, j’ai été obsédée, quasi hantée par ce titre. Ça ouvrait la porte sur la chambre à coucher, la libido, la répression des fantasmes… Et puis bien sûr, la question de l’obscène. Et l’obscène, le backstage, l’inavouable, pour moi ce sont les grandes questions que le cinéma doit se poser aujourd’hui. Qu’est-ce qu’on ne doit pas montrer ? Qu’est-ce qu’on ne peut pas montrer ?

Vous parliez de votre obsession de longue date pour le titre du film, et c’est vrai qu’on le voit apparaître dans le tout dernier plan des Enfants des autres, sur une colonne Morris : Léa Seydoux tient le rôle principal d’un film baptisé Vie privée.

Ouais ! Dans ma tête, c’était acté que ce serait mon prochain film. Il fallait que je le fasse. D’ailleurs on ne le distingue pas, mais sur la colonne Morris, c’est un film de Rebecca Zlotowski.

Est-ce aussi, quelque part, un passage de relais entre Virginie Efira, que l’on voit à l’écran dans ce plan, et Léa Seydoux ? Les deux ont pu être, à un moment de votre carrière, des sortes d’alter ego…

Ce sont en tout cas deux actrices emblématiques pour moi, ça c’est sûr. Et je crois qu’un film loyalement fabriqué est forcément le reflet d’un moment de la vie de son metteur en scène. Mais mon film le plus autobiographique, c’est clairement Les Enfants des autres (Virginie Efira y interprète une femme sans enfant, ndlr). Je ne sais pas si je m’autoriserai un jour de nouveau la même chose, de manière aussi frontale. Faut jamais dire jamais, mais je ne crois pas. J’ai tourné dans les lieux que j’avais traversés, dans des situations proches, etc.

Et vous êtes tombée enceinte pendant le tournage…

Oui, ça m’a un peu « décollée » de ce que je racontais. C’était une expérience très particulière de tourner enceinte, et qui pour une fois ne peut appartenir qu’à une femme cinéaste. Et puis, ça a bien sûr joué sur la suite : avec Vie privée, c’est la première fois que je filme une femme qui est mère. Parce que maintenant, je peux me projeter.

On parlait des multiples genres que traverse le film. Des cinéastes semblent aussi directement cités, comme De Palma ou Antonioni…

C’est marrant, j’ai franchement pas du tout pensé à eux. Avec le recul, je vois bien : la psy déviante, l’écoute des bandes sonores… Et au fond, ça fait sens : comme chez De Palma, le personnage de Jodie Foster se force à croire qu’un crime a été commis, parce que ça la fait kiffer. Ça attise son excitation, sa libido, parce que bien sûr c’est infusé de sexualité. En gros, c’est une pensée de plaisir. Et ça moi, j’adore. Je dirais même que c’est ce que je creuse le plus dans ma vie, si je peux faire un peu ma thérapie perso (rires) !

Vous diriez que la quête du plaisir est au centre de votre cinéma ?

Oui mais attention, je pense pas au plaisir lié au cinéma type fête foraine, façon grande expérience. J’aime beaucoup hein, j’ai adoré le PTA par exemple (Une bataille après l’autre, de Paul Thomas Anderson, ndlr). T’es dans un rollercoaster, c’est la forme ultime pour te dire : voilà, la salle de cinéma va nous réunir, vous allez payer votre ticket parce que chez vous, vous n’aurez jamais la même sensation, vous n’aurez jamais le cœur qui bat de cette manière. Mais moi, non, ça n’est pas ce plaisir-là que je creuse.

Ya-t-il d’autres cinéastes qui vous ont accompagnée, pour Vie privée ?

Je pensais à des choses plus petites, moins imposantes. Je le dis bien évidemment sans aucun mépris, au contraire. Charade de Stanley Donen, par exemple. Le film m’a tendu une clé, alors que j’étais coincée dans mon processus de fabrication. Je cherchais le style de musique idéal, pour pouvoir convoquer tous ces genres. C’est elle qui t’autorise à rire au début, à avoir peur ensuite, à passer par tous ces états. Et ça m’est apparu : il me fallait une musique type Henry Mancini dans Charade. Je me suis dit : putain mais les castagnettes, le rythme hyper rapide, les sauts, la gambade… C’est ça !

Il y a comme une quête sous-jacente dans votre œuvre, qui consiste à convoquer les morts. Ceux du passé, que l’on ressuscite à l’écran. Et ceux de demain, que vous immortalisez avant qu’ils ne disparaissent.

Pourquoi est-ce que je filme mon père, dans tout ce que je fais ? Pour qu’il ne disparaisse pas. Il y a cette idée de filmer ce qui nous est le plus cher et qui est en train de « vanish » (se dissiper, ndlr) au moment même où on le filme. Ça m’a toujours émue, fascinée mais aussi excitée. J’ai, je crois, une conscience aiguë de la disparition. C’est bien sûr un élément structurant de ma personnalité (sa mère est décédée lorsqu’elle avait 11 ans, ndlr).

C’est une mise à nu frontale vis-à-vis de choses qui peuvent être très personnelles : la mort, la sexualité

En effet. Mais j’ai compris, en faisant des films, que le cinéma est un art de la grossièreté. Ce n’est pas un art du subtil. Il faut tendre ses cartes, les montrer. Et c’est vrai qu’il peut y avoir beaucoup de honte dans le processus : si tu veux que tes idées fonctionnent, il faut qu’elles soient clairement comprises.

Avez-vous vu Nouvelle vague ? Le film, d’une certaine manière, recrée et immortalise non pas des personnages mais un envers du décor. Ce qui filmait mais n’avait pas été filmé.

J’ai hyper envie de le voir. C’est pas tant l’objet final qui m’intéresse que le projet, très méta. Mais il y a une différence importante : je n’ai pas le désir, pas encore du moins, de braconner dans la nostalgie. Ce qui m’intéresse, à la rigueur, c’est plus la mélancolie. Je me souviens que c’était vraiment l’idée, pour Belle Épine. Pour résumer : un temps que j’aime bien, c’est l’imparfait. T’es ni au présent ni totalement dans le passé. Désolée, c’est un peu sibyllin… Tu vois ce que je veux dire ?

Oui, ça me fait penser à Une fille facile

Carrément ! Parce que l’imparfait, c’est le temps de la voix off du film. C’est bizarre car je suis très littéraire et en même temps, je suis pas une cinéaste du scénario. C’est pas du tout ce qui me parle en premier lieu. Si tu lis le scénario de Belle Épine, bon courage, c’est super keus (sec, à los, ndlr). Et ça va en s’accentuant, pour les projets que je développe mais aussi simplement en tant que cinéphile : j’adore Euphoria, par exemple. Et le scénario est vraiment naze, c’est du Beverly Hills, untel sort avec machinette qui couche avec truc. C’est la mise en scène qui me séduit.

On peut d’ailleurs se demander comment ont été écrites certaines scènes de Vie privée, très oniriques, pas faciles à décrire…

Le truc c’est que maintenant, je sais par qui je suis lue ! À savoir, mon équipe. Ce serait d’ailleurs intéressant de voir les différences entre un scénario de premier long, pour lequel tu cherches des financements, quand tu veux exister, émerger, et un scénar’ où je sais que ça va aller vite.

Vous faites ce que vous voulez, aujourd’hui ?

Je dirais pas ça. Par exemple, je me suis pris un vent par Sami Frey, acteur avec lequel j’avais hyper envie de bosser. J’écoute beaucoup la radio, je suis folle des voix, je caste souvent juste à la voix et il se trouve que j’adore la sienne. J’ai halluciné qu’il me tej (rires).

C’était important de retrouver Zahia Dehar sur Vie privée, ne serait-ce que pour un plan, après Une fille facile ?

Oui ! J’ai une grande tendresse pour les gens que j’ai filmés. À part un, peut-être, mais je dirai pas qui (rires). Je crois que c’est aussi pour ça que des stars ont voulu tourner avec moi. Parce que c’est quand même un mystère : j’ai rien gagné, j’ai jamais été nommée aux Césars et pourtant, j’ai de très beaux castings. Je pense que c’est lié à la manière de filmer les acteurs et actrices. Jodie Foster par exemple : je n’ai pas été chercher une actrice américaine. C’est elle que je voulais. Ça, elle l’entend. Elle le sent.

Et pourquoi Jodie Foster, alors ?

Elle me plait sur tous les fronts, elle m’a construite sur tous les fronts. D’abord, elle a joué beaucoup de rôles d’orpheline. Je me suis beaucoup identifiée à elle, en tant que femme, en tant que cinéaste et en tant que cinéphile. J’ai un souvenir hyper précis d’avoir placardé sur le mur de mon petit studio une photo d’elle, dans Foxes (Adrian Lyne, 1980). Je préparais Belle Épine, à l’époque. Cette photo d’elle, dans la nuit de Los Angeles, m’a accompagnée tout du long.

Belle epine 2010 Real Rebecca Zlotowski Lea Seydoux COLLECTION CHRISTOPHEL

Vous évoquiez cette absence de récompenses. C’est douloureux, ou vous vous en foutez ?

Ni l’un ni l’autre. J’ai eu des moments de frustration, oui. Mais ça ne me torture pas, ou plus. C’est peut-être lié à Planetarium et à son échec. J’ai été coupée dans un élan, ça m’a cassé les pattes. Après ça, j’ai abordé tous mes nouveaux projets comme des « petits films », des films mineurs. Je me suis protégée, d’une certaine manière. J’avais tellement peur de penser « film majeur » que j’allais à l’encontre. Aujourd’hui, je me suis réconciliée avec cette idée pour une raison bien simple : je m’en tape. J’ai une approche organique, je ne pense plus en termes de parcours. Mais on fait quand même un métier où on est tout le temps dans le plan du métro avec écrit sur le front « vous êtes ici ». C’est très dur de ne pas se comparer aux autres.

Vous n’aimez pas ça, la compétition ?

En fait si, je crois. Je suis sportive. J’ai envie de faire triompher mes vérités. On ne fait pas ce métier si on n’a pas envie de faire des entrées et d’être aimée.

Les frères Dardenne, qui ne font pas un cinéma franchement « compétitif » mais sont pourtant toujours à Cannes, nous avouaient la même chose…

Tu parles des coproducteurs de mes films (rires) ? Mais oui, ils adorent ça ! Olivier Gourmet le raconte très bien : quand ils ont présenté La Promesse à la Quinzaine, à Cannes en 1996, c’était quelque chose. Après, Cannes c’est différent. C’est un endroit de passions. Ça électrise énormément, surtout les cinéastes français. C’est aussi pour ça que j’ai voulu filmer Cannes dans Une fille facile. Toujours ce rapport à l’obscène…

Histoire de boucler la boucle : maintenant que vous avez réalisé Vie privée, voyez-vous des liens entre les métiers de cinéaste et de psychiatre ?

Il y a carrément des mots qui sont les mêmes ! On parle d’une séance, on projette, on s’assoit sur le divan… Et puis les deux champs arrivent en même temps, sont nés à peu près à la même période, se sont reniflés. Et au fond, je crois que les deux sont rivaux. Le vrai challenge qui se pose pour les cinéastes de ma génération, soit post-post-post-post tout ça, c’est : quand on n’est ni David Lynch ni un immense génie, comment est-ce qu’on ouvre le cerveau d’un spectateur aujourd’hui ?

Vie privée, en salles le 26 novembre