TOUT LE MONDE AIME JEANNE de Céline Devaux

Premier long métrage de la réalisatrice Céline Devaux après deux courts d’animation remarqués (Le Repas dominical et Gros Chagrin), Tout le monde aime Jeanne est sans doute le film devant lequel nous avons le plus ri à Cannes.

Malgré un démarrage sur fond d’invention écolo qui peut laisser hésitant (et craintif d’un revival Poissonsexe), le film trouve son rythme avec la faillite de Jeanne. Incarnée par une Blanche Gardin parfaite dans son rôle de sauveuse de l’humanité, déchue et dépressive. Tout le monde aime Jeanne peut compter sur deux autres grandes réussites de casting. Dans le rôle de Simon, le frère, Maxence Tual, des Chiens de Navarre, rivalise comme toujours de gaucherie et de tendresse. Dans celui de l’ami d’enfance (un peu oublié) Laurent Lafitte prend visiblement beaucoup de plaisir à jouer le Jean de Jeanne. Il se révèle pitre parfait. Fantasque, mais jamais imposteur, il joue de la voix, du corps et du costume. Une paire de lunettes de soleil volée à l’aéroport lui donne sa fantaisie.

Tout ce petit monde se retrouve à Lisbonne alors que Jeanne et Simon viennent de perdre leur mère et doivent vendre son appartement. La ville change, comme nous l’apprennent tour à tour les agents immobiliers bavards qui défilent. C’est un lieu chargé de souvenirs pour Jeanne, que la dépression guette et qui n’arrive décidément pas à ranger les affaires de sa maman. La clarté du découpage des séquences dans ce lieu chaleureux impressionne. Les portes coulissent et révèlent des jungles, la caméra glisse en travelling le long d’un balcon depuis lequel on observe autant les environs que les intérieurs. Que se passe-t-il dedans ? Dans la tête de cette héroïne paumée ? Pour nous le montrer, Céline Delvaux donne vie à une petite voix intérieure, figure chevelue en animation qui déblatère, en bonne conscience qu’elle est. C’est la réalisatrice elle-même qui lui prête son timbre, jolie prise de risque (pas toujours récompensée). Impossible de ne pas mettre en parallèle cette « jiminy » avec le personnage de bébé dessiné du film norvégien Ninja Baby (à sortir à la rentrée) : les deux héroïnes partagent des craintes et aspirations communes dans leurs dialogues avec les êtres animés… C’est réjouissant de voir un film français s’attaquer à l’exploration du monde des émotions à coups de crayon, domaine jusque-là apanage de Pixar. On ressent un plaisir grisant en assistant à la confrontation répétée du visage impassible de Blanche Gardin avec les excès graphiques et langagiers de sa conscience. Surtout lorsqu’on y suit les aléas de son désir, qui se fixe et se détache de Vitor, le Portugais de la bande.

De Lisbonne, on voit peu mais on entend beaucoup. Flavien Berger, compositeur de la bande originale, fait des petites merveilles de tous ces bruits qui entourent. Des Lisboètes, on apercevra une résistante à la gentrification et à la pression des promoteurs, et une mère défunte. Jeanne s’interroge sur sa santé mentale, mais ce n’est pas la seule cette année à converser avec sa parente. La sélection de la Semaine de la Critique est remplie d’apparitions et de dialogues avec les disparus (la grand-mère d’Alma Viva, les médiums de The Woodcutter Story et Goutte dOr). Dans Tout le monde aime Jeanne, il n’y a pas que des voyants : une autre paire de lunettes de soleil fait de Jeanne une aveugle, le temps d’une visite, devenue gratuite, à l’aquarium. Ce sont ces astuces, comment autant de trouvailles, qui nous réjouissent : lorsque Simon et Jeanne apprennent, dans une scène hilarante, à ranger la vaisselle de leur mère en laissant choir chacune des assiettes, on comprend que Céline Delvaux maîtrise le gag. Elle, et ses comédiens, n’ont peur ni de la répétition, ni de la casse.