David Gordon Green : « Je me sens toujours comme un outsider »

Nous sommes début décembre et le jour vient de se lever sur la Californie. Depuis sa chambre d’hôtel, David Gordon Green nous montre le plateau de tournage qu’il devra rejoindre dans quelques heures. Celui d’un green de golf, décor de la prochaine série Netflix de Will Ferrell que le cinéaste met en scène. Un mois plus tard, il prendra l’avion pour se rendre à La Cinémathèque française qui lui consacre une rétrospective intégrale du 7 au 18 janvier. Et il enchaînera avec la pré-production de son prochain film dont le tournage est prévu cet été… Entretien fleuve avec un homme pressé et imprévisible.

Propos recueillis par Loris Dru-Lumbroso et Esteban Jimenez

De tous les cinéastes américains de votre génération, on n’aurait pas parié sur vous pour avoir une rétrospective à La Cinémathèque française. Quel regard portez-vous sur ces 30 ans de carrière ?

C’est un accomplissement surréaliste, ma toute première rétrospective ! Le rôle de transmission des cinémathèques est important pour moi. Les spectateurs ont tendance à se cantonner aux films qui sortent aujourd’hui or il me semble important, notamment pour les jeunes, de regarder ceux du passé. A l’université, j’ai travaillé à la North Carolina Film Archives où sont préservées des milliers de copies 35mm que j’ai dû inventorier. Durant cette période, j’ai été exposé à tout type de films : du documentaire des années 1960, des films pornographiques des années 1940, des classiques en Technicolor comme Le Narcisse Noir… Vu que j’enchaine les projets, je n’ai jamais pris le temps de regarder en arrière. Je me rends compte maintenant que j’ai fait pas mal de trucs dingues ! J’aime l’idée que mes films vont s’ouvrir à un nouveau public.

Il y a des choses que vous regrettez ?

Je ne regrette rien. Je me demande parfois pourquoi j’ai accepté tel projet, mais au final il y a une logique. Je n’aurais pas pu faire Prince of Texas sans Baby-Sitter malgré lui. C’est plus marrant de voir les choses de façon ludique. J’aime me challenger et prendre des risques. Cela consiste parfois à réaliser un film d’horreur commercial, parfois à convaincre Al Pacino d’accepter un petit drame indé. Je n’ai pas la prétention d’avoir une filmographie très prestigieuse, mais je suis fier de toutes ces expériences de vie. Surtout, je repense au gamin que j’étais à 11 ans, à Dallas, qui dévorait les films et voulait déjà en faire. Je crois qu’il aurait été ravi de réaliser chaque projet que j’ai accepté dans ma carrière. Chaque aventure créative est validée par le David de 11 ans qui est en moi. A cet âge, j’en avais marre de ma banlieue et les films auxquels j’avais accès étaient une fenêtre sur le monde. Maintenant que je les fais, j’ai surtout accès aux emmerdes ! 

Et il regardait quoi, le David de 11 ans ?

Il y a une histoire que ma mère aime raconter. J’étais à peine né que mes parents sont allés voir Frankenstein Junior de Mel Brooks au cinéma. Et je n’ai pas pleuré, ni dormi. En fait, j’ai vu mon premier film à deux semaines ! David Wingo, qui a composé la musique de bon nombre de mes films et ceux de Jeff Nichols, est mon meilleur ami depuis toujours. Nous nous sommes rencontrés quand on avait 8 ans, nos mères s’inquiétaient de nous voir aller au cinéma tout seul. Elles ont donc arrangé une rencontre et on est allé voir Karaté Kid le week-end de sa sortie. Ma jeunesse s’est résumée à aller au cinéma. Il y avait une salle de deuxième exclusivité près de chez moi dans laquelle on pouvait voir les films deux mois après leur sortie pour à peine un dollar. Pour ce prix, je pouvais voir une dizaine de fois Stand by me de Rob Reiner, Les Dieux sont tombés sur la tête, Solo pour deux, au point de le connaître par cœur. C’est à ce moment que j’ai vu Halloween pour la première fois, en cachette chez un ami. J’ai eu si peur que j’ai appelé mes parents pour qu’ils me ramènent à la maison. Je crois que je n’ai même pas fini le film ce soir là, ça m’a rendu malade. J’ai raconté cette histoire à John Carpenter qui était hilare, il m’a dit que je l’avais bien cherché !

Effectivement votre filmographie est insolite. Vous avez fait des drames indépendants, puis des comédies pour adolescents et maintenant des sagas horrifiques… 

Ce n’est pas pour éviter les étiquettes, la diversité de ma carrière témoigne simplement de ma cinéphilie. C’est la chose la plus importante dans ma vie. J’ai toujours voulu sélectionner ce que je vais voir, que ce soit à la TV le vendredi soir qu’au cinéma le samedi midi. En tant que réalisateur, j’ai gardé cette logique. Je veux avoir la même souplesse pour choisir mon prochain projet. Cela a commencé après Snow Angels, qui était influencé par des films dramatiques très sombres. J’ai pris le contrepied et j’ai réalisé Pineapple Express qui est à l’opposé du spectre, une comédie d’action inspirée des années 1980 comme Tango et Cash ou les Blues Brothers.  Je pille encore les archives de ma jeunesse, ce qui explique mon étrange carrière.

Vous avez étudié à l’Université de Caroline du Nord où vous avez rencontré Jeff Nichols. Est-ce que vous étiez uni par une idée commune du cinéma ?

C’était un endroit très spécial. Je n’avais ni les notes ni les moyens d’aller dans de grandes institutions comme NYU ou USC. J’ai postulé à l’Université de Caroline du Nord qui inaugurait son département cinéma et était beaucoup plus accessible. Je me suis retrouvé avec Jeff Nichols, Danny McBride, Paul Schneider ou Craig Zobel qui venaient d’un milieu modeste comme le mien. Nos familles n’avaient pas de réseau à Hollywood, on ne pouvait compter que sur notre amour du cinéma. Très vite, nous avons travaillé tous ensemble sur nos différents projets avec notre propre matériel. Jeff, qui est un peu plus jeune que moi, vient aussi de Little Rock en Arkansas. Quand il est arrivé, tout le monde a dit que nous nous ressemblions. De fait, il est devenu comme un petit frère. Il m’a demandé de jouer dans Shotgun Stories. Je crois que c’est la seule fois où je lui ai dit non, mais j’ai fini par produire le film. D’ailleurs, George Washington et Shotgun Stories ont tous les deux été rejetés par le festival de Sundance. La narration était trop décousue pour correspondre à leur norme du drame indépendant. On était plein de fougue mais les gardiens du temple d’Hollywood nous ont fermé la porte. Alors on est passé par la porte de derrière en faisant des films ensemble malgré les obstacles économiques. C’est cette résilience qui a forgé notre caractère et nous a permis de faire nos preuves. Je me sens toujours comme un outsider. Même aujourd’hui quand je fais Halloween et qu’il est premier au box-office, je garde en mémoire la réception mitigée de Manglehorn quelques années auparavant. J’ai un sentiment ambivalent vis-à-vis de l’industrie, c’est peut-être pour ça que je ne lis pas les critiques. J’aime attirer des spectateurs en salles mais seuls les avis de mes amis et collaborateurs depuis 30 ans m’intéressent. 

Comment est né George Washington, votre premier long-métrage ?

Un de nos professeurs, Gary Hawkins, nous a ouvert les yeux sur un cinéma “régional” en nous montrant La Balade Sauvage et Les Moissons du Ciel. C’est en voyant les films de Terrence Malick que j’ai compris l’essentiel : je pouvais faire des films personnels avec un petit budget pour m’assurer un contrôle créatif total.  Il a ensuite produit L’Autre Rive. On a également vu Killer of Sheep de Charles Burnett, qui a considérablement influencé George Washington. Je voulais éviter le piège du premier film trop ambitieux. Je ne peux pas commencer par Avatar, alors j’ai pioché dans un registre qui m’était accessible. On étudiait dans cette petite ville aussi belle qu’étrange en Caroline du Nord. Tous les gamins qu’on voit dans le film viennent du même quartier et ce “décor” était à deux pas de l’université. Ce réalisme était important pour moi, de même que l’esprit de camaraderie. Danny McBride était réalisateur de seconde équipe et m’a fait beaucoup de retours sur le scénario. 

Parlez-nous de Danny McBride.
Danny était mon voisin de dortoir.  On se montrait nos collections de VHS et on partageait nos découvertes. Notre amitié est née de cet amour pour les comédies, à commencer par celles de John Hughes. C’est devenu la bible de Danny au point qu’il cite Breakfast Club de manière innée dans Pineapple Express. Quand il a réalisé son film de fin d’études, il avait besoin de quelqu’un pour jouer nu. Il m’a demandé de le faire car on travaillait beaucoup ensemble. On écrivait notamment des personnages comiques mais Danny ne souhaitait pas les interpréter. Plus tard, je lui ai demandé de jouer dans All the real girls car l’acteur que je voulais n’étais pas disponible. Il m’en devait une depuis qu’il m’avait filmé nu ! Finalement ce rôle dramatique a fait de Danny un acteur malgré lui, et il s’est ensuite concentré sur son immense talent comique.

George Washington – 2000 © Janus Films – The Criterion Collection / All the real girls – 2003 © Sony Pictures Classics / L’Autre rive –  2004 © MGM

Vos trois premiers films sont associés au Southern Gothic et sont marqués par la violence sociale d’une Amérique rurale abandonnée. Ce sont des thématiques proches de vous à cette époque ?

Il s’agissait d’observer les choses qui m’entouraient. Je pense être quelqu’un de très sensible, et je voulais trouver une manière tendre de raconter mes émotions. Grâce à la musique de David Wingo et la photographie de Tim Orr, j’ai pu donner un peu de poésie à cette période où j’étais perdu et vulnérable. J’ai tout appris sur ces films, notamment qu’un bon concept et des personnages intéressants ne suffisent pas. Il faut trouver le bon rythme, la bonne narration, le bon angle… Je suis fier de George Washington car il a une atmosphère onirique unique, c’est un film déstructuré, impulsif, comme un flux de conscience. All the real girls était très influencé par mon incapacité à m’investir dans mes relations amoureuses. Avec Paul Schneider et Danny McBride, on errait en voiture en écoutant Tool ou Deftones, des musiques agressives qui parlaient à nos cœurs brisés. Avec L’Autre rive, j’ai fait l’erreur de croire que je tenais un succès. J’étais persuadé qu’un thriller sur la fraternité et la violence serait accessible au grand public. Mais je ne maîtrisais pas assez certains codes narratifs, les clichés du genre hérités de La Nuit du chasseur. J’étais tiraillé entre la volonté de faire une œuvre arty, poétique et de faire un film d’aventure à la Indiana Jones comme j’en rêvais à 11 ans. Je pense qu’aujourd’hui, à 50 ans, je n’ai plus à accès à cette émotion brute, je suis plus extraverti. Si mes premiers films étaient en recherche de tendresse, les suivants sont sur l’agacement. Je prends mon pied à écrire des personnages odieux comme j’ai fait avec Danny McBride sur Kenny Powers, Pineapple Express ou Votre Majesté. J’adore rire des personnes qui nous exaspèrent au quotidien.Heureusement, Danny adore jouer les emmerdeurs. 

On en vient à Pineapple Express. C’est vrai que vous avez traîné sur le tournage de Supergrave pour vous imprégner de l’esprit Apatow ?

C’est une drôle d’histoire ! En 2006, Jody Hill et Danny McBride sont sélectionnés à Sundance pour leur film The Foot Fist Way. Tout le monde découvre Danny, c’est son premier rôle principal. Judd Apatow et Seth Rogen l’invitent sur le tournage d’En cloque, mode d’emploi pour le rencontrer. Ils lui proposent le scénario de Pineapple Express dont ils ne savaient pas quoi faire. Danny leur propose de le faire vers moi, le mec qui a fait Snow Angel et George Washington ! Forcément, Apatow et Rogen éclatent de rire. Ils ne savaient pas que j’avais fait beaucoup de comédies à l’université. C’est mon genre préféré. Je vais à mon tour sur le plateau d’En cloque, mode d’emploi et je deviens ami avec Judd et Seth. Ils m’envoient sur le tournage de Superbad pour que je me familiarise avec une comédie de cette ampleur. Je me retrouve donc sur un vrai film de Studio, tourné à Los Angeles avec un budget confortable. Une chose que je fantasmais en grandissant à Dallas. Je rencontre Jonah Hill, Bill Hader, Emma Stone… Tout le monde est super cool comme s’ils faisaient un petit film familial, alors que des rues entières sont fermées pour les besoins du tournage ! Surtout, Greg Mottola a été adorable et m’a laissé le regarder travailler. J’ai toujours pensé que des films comme The Revenant étaient hors de ma portée car, techniquement, je ne comprends pas comment ils font. Greg Mottola a prouvé que c’était également très dur de bien faire de la comédie. Mais je savais que c’était fait pour moi !

La transition entre le drame indépendant et la comédie de studio n’est pas trop brutale ?

Pas du tout, car Judd Apatow est un formidable producteur, il a mis sa réputation en jeu malgré mon manque d’expérience. Il m’a laissé faire Pineapple Express avec les collaborateurs de mon choix, dont le chef-opérateur Tim Orr. Il m’a juste imposé le chef-décorateur Chris Spellman, qui était sur Superbad et avec qui j’ai fait de nombreux films depuis. C’était le deal avec Judd, je ramène des potes pour faire le film à ma manière et il place quelques personnes de confiance pour rassurer le Studio. Il y avait un peu de pression car c’était un film à 25 millions de dollars quand L’Autre rive en coûtait 2 et Snow Angel 3. Mais personne ne m’a mis de bâtons dans les roues, j’avais une liberté totale. Le gros bémol c’est que tous les acteurs fumaient une herbe de substitution qui était horrible. Elle faisait tellement de fumée que ça piquait les yeux, ils n’avaient même pas besoin de faire semblant. Je me souviens que James Franco avait arrêté le cannabis. Mais il en avait tellement fumé dans sa jeunesse qu’un rien suffisait pour qu’il ait l’air défoncé, comme si un bus rempli d’herbe lui avait roulé dessus. C’était ma seule consigne sur le plateau : “Attention, le bus arrive” ! 

Pineapple Express a eu une sortie très limitée en France mais a acquis une réputation de film culte auprès de toute une génération qui a fumé ses premiers joints devant.

(Il rit.) Vraiment ? Je trouve ça génial ! Je me souviens que le Studio avait planifié une grosse sortie en Europe. Un jour, on m’appelle pour me dire que les projections tests ne sont pas bonnes et que toute la tournée promotionnelle est annulée. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé mais le département marketing a pris peur. Ce que vous dites me fait très plaisir. Cela prouve que l’héritage d’un film se mesure avec le temps et non sur les dollars amassés durant le week-end de sa sortie.

Pineapple Express – 2008 © Columbia Pictures / Votre Majesté – 2011 © Universal Pictures / Baby-sitter malgré lui – 2012 © 20th Century Fox

Vous parliez du rejet de Sundance mais vous prenez une sacrée revanche en revenant au cinéma indépendant. Wong Kar Wai vous donne le prix de la mise en scène à la Berlinale pour Prince of Texas, Tye Sheridan reçoit le Lion du meilleur acteur à la Mostra de Venise pour Joe et Manglehorn est également en compétition à la Mostra.

C’est vrai qu’il y a un drôle de grand écart entre les trois comédies à gros budget que je réalise et ceux que vous citez. Après Baby-sitter malgré lui, ma femme et moi avons eu des jumeaux et nous avons déménagé à Austin, au Texas. Avec deux enfants qui pleurent toute la journée à la maison, il fallait que je travaille dans le coin. J’ai tourné Prince of Texas dans la région en à peine trois semaines et tous les décors de Manglehorn sont à distance de marche depuis chez moi. Cela m’évitait les allers-retours à Los Angeles, les réunions de production interminables etc… C’était juste le choix pragmatique à faire, aussi bien professionnellement que personnellement. Je suis très fier de cette période de ma vie. Si mes trois premiers films sont l’œuvre d’un poète romantique et déboussolé, ces trois-là sont ceux d’un père responsable et paranoïaque pour l’avenir de ses enfants. 

Mais vous auriez pu continuer de faire des comédies à Austin.

Il faut aussi préciser que Votre Majesté et Baby-sitter malgré lui ont été des échecs commerciaux. Vivre à Austin permettait de faire des petits films sur lesquels j’avais un contrôle total. C’est ce que j’ai fait jusqu’à ce que mes enfants soient assez âgés pour que je retourne à Hollywood, avec des films plus grands publics comme Que le meilleur gagne et Stronger. Ma stratégie quand je foire un film hollywoodien, c’est de faire un petit drame indépendant le temps qu’on oublie que je suis grillé !

De votre passage du cinéma indépendant aux films de Studio, on retient également un goût pour l’artisanat et des techniques old school. 

C’est tout simplement une question d’imagination. Quand je tourne un film et que mon responsable des effets visuels me dit que la petite foule de 300 personnes deviendra une foule de 3000 personnes en post-production, je peux visualiser. En revanche, tourner un gros film sur fond vert et devoir m’imaginer ce à quoi ressembleront les aliens ou les vaisseaux spatiaux dans 6 mois grâce à l’animation, je n’y arrive pas. J’ai grandi avec les effets pratiques et je veux les faire perdurer car ils donnent une certaine saveur. J’en fait autant que possible, du moment que c’est économique viable. Sur Halloween, il y a énormément de prothèses pour les scènes d’action. Au moins, à la fin de la journée, je sais ce que j’ai en boîte ! Pour Votre Majesté, c’est quand même beaucoup plus loufoque de voir des acteurs parler à une grosse marionnette que de les faire jouer devant une balle de tennis qui deviendra une créature en CGI. C’est parfois un casse-tête mais cela dépend uniquement de notre savoir faire sur le plateau, je n’ai pas à me fier à une équipe d’animateurs que je ne connais pas. C’est à cause de ce manque de confiance que je ne pourrais jamais faire de Star Wars !

Vous avez aussi conservé un certain attachement au 35mm.

Le choix du support est primordial pour moi, c’est comme un ingrédient dans une recette de cuisine. Prince of Texas a été le premier film que j’ai tourné en numérique. C’était un choix purement économique car le budget était inférieur à 1 millions de dollars. J’ai été convaincu par le numérique en voyant Drive de Refn, les séquences de nuit étaient magnifiques. Le résultat a été tellement convaincant qu’avec Tim Orr nous avons fait Joe et Manglehorn en numérique. Pour Que le meilleur gagne, je voulais que Sandra Bullock ressemble plus que jamais à une star de cinéma, alors nous sommes revenus au 35mm. Sur Stronger, j’ai même fait des essais en 16mm. Mais je travaillais pour la première fois avec Sean Bobbitt, qui déteste avoir des projecteurs sur le plateau. On a donc tourné le film en numérique car, sans lumière additionnelle, le 16mm aurait été trop granuleux. De même pour la trilogie Halloween et L’Exorciste, il y a tellement de scènes nocturnes que le numérique nous permet de passer d’un plan à l’autre beaucoup plus rapidement. 

Il y a un certain sous-texte politique dans certains de vos films, y compris sur l’auto-justice dans Halloween.

Ce n’était pas vraiment intentionnel. Certains sujets sont revenus dans le débat public après que nous ayons tourné le film. Halloween a pris une dimension politique mais, dans ma tête, c’était avant tout un spectacle qui se veut fun. J’ai bizarrement vécu cette réception car il n’y a pas de message dans mes films, je garde mes opinions pour moi. Le public est déjà inondé par le réel, j’essaie de lui apporter une échappatoire. 

Prince of Texas – 2013 © Memento / Joe – 2014 © Wild Side Films / Manglehorn – 2014 © Le Pacte

Quand on voit l’état de l’Amérique aujourd’hui, les thématiques de la saga Halloween sont pourtant très actuelles. 

C’est justement pour cela que je souhaite m’éloigner des films d’horreur pour le moment, il y a suffisamment d’horreur dans le monde. J’ai besoin de faire des films plus légers et de rire sur le plateau pour garder un équilibre, une pertinence. Je vis maintenant en Caroline du Sud et je vois au quotidien des familles très conservatrices qui côtoient des familles très libérales. Il est important pour moi d’écouter tout le monde en gardant une certaine neutralité. Et de trouver un peu d’humour là-dedans. 

Peut-on tout de même parler de l’intrusion du réel dans vos films ? On pense à cette scène dans Prince of Texas dans laquelle le personnage de Paul Rudd ramène une dame qui a vraiment perdu sa maison dans un incendie sur les lieux calcinés.

On en revient à la recherche d’authenticité. Je pense que, contrairement à beaucoup de gens dans cette industrie, je sais raconter une histoire sans juger mes personnages. Je suis loin d’être Frederick Wiseman mais j’aime prendre du recul. En préparant Prince of Texas, on a rencontré cette dame dont la maison avait brûlé. Elle a accepté d’en parler à Paul Rudd devant la caméra. D’un coup, on tenait un moment quasi-documentaire qui était aussi poignant que perturbant. C’est justement cette complexité qui me fascine.

Comment voyez-vous le cinéma indépendant aujourd’hui ? Même pour quelqu’un comme vous, sortir un film en salles ne semble plus une évidence.

Ma passion pour le cinéma est inébranlable mais je comprends ceux qui n’accordent plus d’importance à la salle. Quand je vais voir un film aujourd’hui, il faut se coltiner 30 minutes de publicités et des personnes sur leur téléphone. J’ai un certain romantisme pour la salle en tant qu’expérience collective mais son évolution fait peine à voir. Les salles sont pleines pour Zootopie 2 et Avatar 3, mais qu’en est-il des films plus modestes ? Le débat n’est même plus de savoir si le streaming va remplacer la salle, mais est-ce que la salle va pouvoir se réinventer pour proposer une expérience qui convient aux cinéphiles ? Je suis allé voir Minecraft avec mes enfants, c’était l’expérience cinématographique la plus excitante que j’ai vécue cette année. Les enfants dans la salle sont devenus fous ! Je ne sais pas ce que cela dit du monde, mais j’aimerais retrouver ça avec d’autres films, comme ceux que j’ai vu dans mon enfance avec David Wingo. Que pouvons-nous faire, en tant que cinéastes et salles de cinéma, pour les inciter à élargir leurs horizons et recréer cet enthousiasme collectif ?

Rétrospective David Gordon Green à La Cinémathèque française, du 7 au 18 janvier.