Réouverture de La Clef : « On veut préserver l’énergie et l’inventivité des années squat »
Adresse mythique du quartier latin rachetée par le collectif La Clef Revival après 6 ans de lutte pour son indépendance, le cinéma associatif et militant La Clef rouvre définitivement ses portes ce mercredi 14 janvier. Bénévoles, Chloé et Taddeo racontent les années de lutte et le modèle à venir, qui souhaite préserver l’énergie et la liberté de programmation éprouvées pendant l’expérience du squat.
Propos recueillis Anouk Krumeich.
Qu’est ce qui fait la singularité d’un cinéma comme La Clef ?
Taddeo : Il y a quand même une histoire de ce lieu. La Clef est identifié comme l’espace où sont montrés des films qui ne rentrent pas dans les circuits de distribution classique. Beaucoup de films viennent d’Amérique latine, d’Afrique subsaharienne, du Maghreb… avec un regard et un désir de valoriser des discours, des formes cinématographiques invisibilisées. Aujourd’hui une des forces du lieu c’est sa programmation collective collégiale qui permet d’avoir un spectre large de regards et de propositions. On cherche au plus possible à accompagner les séances qu’on organise, les inscrire dans des formes de réflexions, des contextes, de créer un lien avec le public. Après, une autre chose qui fait la force et la singularité du lieu c’est de se cantonner à aucun médium, on peut voir du documentaire, de la fiction et aussi des « objets filmiques non identifiés ». On verra la manière dont la programmation se dessinera, ce qui est beau, c’est qu’elle est impossible à prévoir puisque son origine c’est le collectif et la pensée collective.
Qu’est-ce qui vous a motivé à vous engager dans cette lutte, malgré les risques ?
Chloé : Avant, je travaillais sur du cinéma collectif et militant donc ça avait beaucoup de sens pour moi, en tant que cinéphile et chercheuse. Ce qui a fait que je suis restée c’est surtout l’aspect collectif. C’est très fort de ressentir que nos capacités sont décuplées parce qu’on fonctionne ensemble, que chacun met à disposition ses connaissances pour permettre à d’autres personnes d’appréhender un espace aussi vaste qu’un cinéma. Je trouve ça très enthousiasmant, ça ouvre des perspectives politiques extrêmement fécondes que d’imaginer que des projets aussi grands sont à notre portée dès lors qu’on réussit à trouver un moyen de combiner nos forces. C’est ça qui m’a portée et qui fait que je suis là cinq ans plus tard.
Pour ce qui est des risques, évidemment, il y en avait pendant l’occupation. On peut rappeler que La Clef, qui va exister aujourd’hui sous une forme légale, a puisé énormément dans l’énergie et l’inventivité du milieu squat. La pratique du prix libre, la programmation collective, toutes les initiatives annexes qu’on a pu créer à côté, tout ça n’a été possible que parce qu’on a eu le loisir d’expérimenter le bâtiment sans les contraintes de la légalité. Les risques qu’on a pris ont fait partie de la définition du projet. Même si aujourd’hui on est légaux, on veut rendre cet hommage au milieu squat qui fait l’objet de criminalisation. Et par ailleurs ensuite on a pris un grand risque avec le rachat par la somme conséquente. Le risque qu’on prend c’est celui-là, de montrer qu’une telle aventure est possible et peut durer dans le temps. Pour tenir ce pari on a besoin que les gens viennent nombreux et nombreuses à la réouverture le 14 et pendant les mois et les années qui viendront.

Si vous deviez retenir un moment marquant de ces dernières années de lutte ?
C : Il y en a beaucoup ! Je pense à une séance où on a accueilli la délégation zapatiste de passage à Paris, il y a quelques années. On a vu débarquer plusieurs centaines de personnes, on était débordés, les équipes bénévoles couraient d’une cabine de projection à l’autre, des gens faisaient à manger, des personnes avaient installé des stands pour vendre des livres, présenter les actions des zapatistes… C’était un moment de grande effervescente et il nous avait appelés trois ou quatre jours avant pour savoir si c’était possible. On avait réussi à organiser ça, qui n’aurait pas pu se faire dans un autre lieu. C’est un beau souvenir, le collectif était plus disposé à accueillir l’imprévu, à donner un espace à des personnes qui en cherchait un et c’était assez symbolique de ce qu’on voulait faire de ce lieu.
Des personnalités du cinéma vous ont-elles soutenu ?
C : Quelques-unes, principalement Céline Sciamma, qui fait partie du conseil d’administration du fond de dotation. Il y a des membres de La Clef et un collège de personnalités du cinéma indépendant, de militants et militantes proches de la propriété d’usage dans lequel on souhaite s’inscrire. Ces personnes sont aussi garantes du projet tel qu’on l’a formulé, elles veillent à ce que le fond de dotation et l’association tiennent leurs engagements.
T : Au-delà de ça, Céline Sciamma est quand même impliquée dans la vie du lieu. Elle est venue plusieurs fois présenter ses films ou des films qui comptaient pour elle. Pour la réouverture, elle viendra présenter une carte blanche, le 15 janvier, qui est dédiée à un film qui a été invisible pendant des années, le premier documentaire de Lizzie Borden, Regrouping. C’est un film expérimental très radical qui réfléchit à la forme collective.
C : On peut citer comme autres personnalités compagnonnes de route du projet : Agnès Jaoui, Valérie Massadian, Alain Cavalier, qui nous ont fait la gentillesse, pendant l’occupation, de nous offrir un film. Puisqu’on a pu compter, pendant cette période, sur la solidarité des ayant droits qui nous permettaient de diffuser les films à titre gracieux. Ils sont venus présenter un film, accompagner une séance. Ils ont été touchés, ont accroché à ce qu’il se passait à La Clef, à toutes les personnes qui se battaient pour faire exister un lieu de diffusion et ont soutenu à travers des interventions dans la presse, des dons. On leur est très reconnaissants même si on veut que ces figures de cinéma qui ont été importantes dans l’histoire de La Clef n’éclipsent pas les milliers d’anonymes qui ont également contribué par leurs dons.
Quel sentiment règne chez les bénévoles, à la veille de l’ouverture ?
T : On représente tout le spectre d’émotions possibles, mélange d’euphorie, de tension, de joie, d’attente, de fatigue. Ça fait 2 ans qu’on est dans une bulle, à prévoir ce moment. On parlait tout à l’heure de ce moment de la réouverture éclair qui nous a donné un aperçu de ce que pouvait être la réouverture définitive. Ce moment nous a permis de continuer à nous mobiliser. On espère retrouver cette énergie et voir des spectateurs et spectatrices en nombre, remplir les salles puisque c’est aussi ça qui compte, que ces salles se remplissent chaque soir pour les semaines et les mois qui viennent.
C : Pour vous donner une idée de l’effervescence dans le bâtiment au moment où l’on vous parle, quelqu’un fait à manger pour les bénévoles, il y a des formations à la projection, une équipe qui se prépare à aller tracter, une équipe qui doit réaliser de menus travaux avant la réouverture, des personnes qui s’occupent de la commande des fournitures du bar, certaines personnes travaillent leur programmation… Il y a beaucoup de choses différentes qui se passent en même temps. La Clef c’est pas juste une programmation mais avant tout un lieu à faire tourner. Ca implique énormément de choses différentes, de compétences variées, de désirs qui s’accordent et qui s’assemblent.
Qu’est-ce qu’on peut souhaiter à La Clef pour les années à venir ?
T : L’idée, c’est que ce lieu évolue, qu’il prenne une certaine forme au fil du temps par les personnes qui le font vivre. Le collectif sera amené à évoluer, grandir et à changer. La programmation collective, la dimension militante, on a essayé que, avec le projet qu’on défend, cela se pérennise et s’inscrive dans le long terme. Ensuite, en terme de fonctionnement et peut-être sur la programmation et l’identité du lieu, même si on a fait mention de charte et qu’on espère que le lieu continuera à avoir cette dimension militante qui nous mêmes nous a inspirés, le lieu prendra la forme qu’il voudra naturellement, de manière organique en fonction des personnes qui seront amenées à s’impliquer et à le faire vivre.C : Le cadre qui est posé auquel on ne dérogera pas c’est la gouvernance associative, la programmation collective et les tarifs solidaires, ça on ne peut pas le changer. Néanmoins à l’intérieur il y a une grande latitude pour les prochaines générations à qui on passera le flambeau.
Soutenez l’association et découvrez le programme sur le site de La Clef.