Forêt Rouge de Laurie Lasalle

Par Barnabé Volatier. 

« Il y a les cabanes de nos enfances, les promenades du dimanche, les histoires de Robin des bois et le fantasme lointain d’une maison » La voix de la réalisatrice, que l’on entendra seulement lors de l’introduction du film et de sa conclusion, présente la forêt de Rohanne, tandis qu’à l’écran, une bande de locaux répertorient des arbres. Cet endroit porte une histoire : il fait partie de Notre-Dame-des-Landes, un territoire promis à un aéroport, converti en ZAD, une zone à défendre, une zone d’autonomie où s’expérimentent des manières d’habiter et de lutter hors des cadres imposés. Le monologue de Laurie Lassalle, qui commence au je et finit au nous, met en mots un concept éminemment politique : ce sont les actions des individus qui déterminent ce que sont les lieux. 

Forêt Rouge est le récit de la lutte de centaines de personnes pour préserver leur territoire. Cette lutte s’incarne pendant plus d’une heure et demie à travers différents épisodes, racontés par des zadistes ou directement filmés. Dans le premier cas, c’est un résistant à la voix nasillarde qui raconte la première victoire décisive des résistants. Si le terme « bataille » dans sa bouche amuse d’abord, c’est peut-être le seul qui permet de comprendre le caractère épique de la situation, son témoignage sollicite l’imagination. Quelques séquences plus tard,une autre bataille est captée par la caméra, en temps réel cette fois. Elle se termine moins bien : difficile de résister avec des cailloux et des bâtons aux armures, aux bâtons, aux mortiers et au gaz lacrymo. Et les résistants finissent menottés et dégagés. 

D’un côté, la volonté de créer un nouveau monde, de sortir de l’entreprise capitaliste de destruction massive du vivant. De l’autre, le bras armé de l’État, procédural, escouades de gendarmes qui restent mutiques face à la colère teintée d’incompréhension d’un partisan de la ZAD. Ces opérations d’une grande violence blessent, tordent les corps (quelques images d’arrestations rappellent ce qui attend les dissidents qui se font attraper, et rendent hommage à leur résilience et leur courage) mais heurtent surtout l’âme de ceux qui veulent vivre horizontalement avec tout un chacun, sans domination quelconque.Pourtant, la domination s’exerce fatalement, lorsque la charge est lancée et que la police s’en prend aux révoltés. Le montage transcende la violence des affrontements, leur confère un puissant élan, et un pouvoir lyrique. À l’image d’une scène où les images du combat sont accompagnées par la musique d’un violoncelle, son grave et pur qui exalte, qui remplit les cœurs d’une colère juste.

La force ne triomphe pas toujours, car elle n’a pas toujours le nombre. Ainsi, la ZAD subsiste, malgré les tentatives d’expulser ses habitants. Et il faut préciser que l’affrontement ne représente qu’une fraction de son histoire : elle est depuis bien des années déjà une proposition de société à part entière, un lieu où les connaissances se partagent, où chacun apprend de l’autre et participe activement avec lui au développement de la communauté. Les séquences montrant la lutte ou évoquant la défaite sont précieuses, mais celles qui présentent les ateliers et les travaux des zadistes ou leurs célébrations en musique le sont tout autant. Car Forêt Rouge rend hommage à leur combat, mais surtout à leur espoir.

Forêt rouge, en salles le 14 janvier.