Palestine 36 d’Annemarie Jacir
Par Pierre Charpilloz
« Film nécessaire ». Le terme est tant galvaudé qu’il en a souvent perdu son sens. Il est, en général, devenu synonyme de « bon film », à condition que le sujet soit vaguement de société. Palestine 36 d’Annemarie Jacir appartient à la catégorie bien plus restreinte des films véritablement nécessaires, non pas pour leur qualité de mise en scène ou de scénario, mais parce qu’ils viennent combler un vide abyssal, aux conséquences tragiques. L’idée est pourtant simple : raconter cette grande révolte arabe née dans la Palestine mandataire en 1936 pour faire éclore un état indépendant palestinien. Bien sûr, l’histoire de cette époque charnière entre la fin du mandat britannique et la naissance de l’Etat d’Israël a plusieurs fois été racontée. Il y a eu des livres, des reportages et même des documentaires de grande qualité (dont Partition de Diana Allan en 2025) ; mais jamais avec les armes du cinéma populaire, de la fresque à grand spectacle. On se souvient du film de Natalie Portman, Une histoire d’amour et de ténèbres (2015), adapté de l’autobiographie d’Amos Oz, qui revenait sur la création d’Israël. Mais c’était une histoire intime – et israélienne.
Bien que le cinéma palestinien reste l’un des plus vifs du monde arabe, la parole palestinienne est encore trop rare et lorsqu’elle s’exprime, c’est souvent par l’intermédiaire d’histoires intimes, qui ne résonnent pas toujours à l’échelle d’un peuple. Pas besoin d’être un fin politicien pour en comprendre les raisons : à l’heure où la reconnaissance de l’État de Palestine reste en débat dans certains pays, il est plus audible de pleurer le sort d’individus que celui d’un peuple.
Une histoire coloniale
Et c’est là l’idée brillante d’Annemarie Jacir : la cinéaste palestinienne choisit de raconter un patchwork d’histoires qui composent cette hétérogénéité que l’on appelle une nation. Insistant sur la diversité du peuple palestinien, Jacir s’intéresse aussi bien à un industriel prêt à collaborer en échange de profits, qu’à une journaliste et féministe engagée ou un homme d’église des campagnes. Dans les séquences consacrées à la vie d’habitants contraints à la déportation, il est par ailleurs sidérant de se dire que de telles scènes se déroulent encore aujourd’hui, comme le terrible documentaire No Other Land (2024) le racontait si justement. Palestine 36 est bien sûr un film d’époque, de reconstitution, qui tient d’ailleurs plus d’une tradition égyptienne et arabe du film populaire que d’un style hollywoodien. Mais c’est aussi une fiction qui résonne avec l’actualité, comme l’écho infini d’un combat pour l’indépendance qui s’enlise. Le film d’Annemarie Jacir est clair sur cet aspect : la constitution de l’Etat d’Israël y est décrite comme une suite directe et logique du régime colonial européen qui l’a précédé. Nourri par des images d’archives qui accompagnent les séquences, le film rappelle inlassablement, à l’heure où l’histoire n’a ne cesse d’être réécrite, que cette Palestine a existé. Ce faisant, ce long-métrage à priori inoffensif fait passer sans le dire un message politique très fort aujourd’hui, en nous rappelant que l’histoire de la colonisation et du déplacement de population en Palestine débute bien avant la Seconde Guerre mondiale. Et se poursuit encore, hélas, aujourd’hui.
Palestine 36, actuellement en salles.