Julien Hosmalin (Sans Pitié) : « Le silence crée des monstres »

Parmi les caravanes, à quelques pas d’une fête foraine, la relation entre deux frères (Adam Bessa et Tewfik Jallab) se complique après la disparition du plus jeune lors d’une soirée aux contours opaques. La première déchirure qui traverse Sans Pitié est là, dans cet amour fraternel en crise face à un acte abject, difficile à nommer. Puis dans l’ellipse, qui précipite des retrouvailles entre les deux personnages, des décennies plus tard, à la mort de leur mère, et amorce une série d’événements irréversibles. Le réalisateur Julien Hosmalin raconte les coulisses de son premier long-métrage, tragique et viscéral.

Propos recueillis par Barnabé Volatier.

Sans pitié est bâti sur une fratrie à la relation aussi fusionnelle que difficile. Comment Adam Bessa et Tewfik Jallab se sont-ils appropriés leurs personnages ? 

C’était deux manières très différentes mais assez complémentaires. Pour Adam, il fallait ressentir toute cette douleur de l’intérieur, s’en rapprocher le plus possible. Je ne pense pas que ça l’ait affecté profondément dans sa personnalité, mais on voyait clairement la différence entre les moments où on tournait et les moments où on discutait ensemble en fin de journée. Pour sa performance, l’enjeu c’était de rester dans cet état de proximité avec la douleur de son personnage le plus longtemps possible. Pour Tewfik, ça passait plus par la physicalité, se réapproprier le personnage par des gestes et s’accorder des libertés. La scène où il hurle sur son frère est un bon exemple : je lui avais expliqué que ce qu’il crierait ne serait pas entendu dans le film, englouti par un bruit de fond qui monte en puissance. Mais je l’ai trouvé tellement juste dans ses mots et son interprétation que j’ai gardé le dialogue. Il m’en a voulu ! Mais il était tellement convaincant.

Où a-t-il puisé toute cette colère ?

La colère est celle du personnage de Ryan, car il sait pertinemment que quelque chose est arrivé à Dario. Il y a la culpabilité, qui se mêle avec le refus de regarder la réalité. Ryan fait semblant de ne pas savoir, de ne pas comprendre, mais au fond ça le dévore. Et je pense que ce silence transforme en monstre. Face aux victimes, il faut absolument chercher à écouter, aider la personne à s’exprimer, l’accompagner à travers la souffrance. Mais Ryan n’a pas pu, leur mère n’a pas pu non plus. 

Vous vous gardez bien de préciser combien d’années Dario est-il parti. Pourquoi ce choix ?

J’ai refusé de mettre un carton dans le film. Je laisse aux spectateurs le choix d’imaginer un nombre précis d’années, ça peut être vingt mais ça peut être encore plus. Ce qui importait, c’était de rendre compte de ce temps qui a passé, qui a laissé le traumatisme prendre racine et s’ancrer toujours plus profondément dans la vie des frères. J’aime beaucoup les films qui se racontent de cette manière, Il était une fois en Amérique est mon film préféré, ce n’est pas un hasard. De nos jours, on est dans l’instant et dans l’immédiat, on ne prend jamais le temps de profiter des choses, on va le plus vite possible. Je m’intéresse plutôt à ce qui se construit sur les longues périodes, ce qui prend de l’ampleur avec les années.

Il n’y a pas que la temporalité du film qui est évasive, on ne sait jamais vraiment exactement où l’histoire se passe.

J’aime tourner dans des lieux qui ne sont pas associables à des endroits réels. Comme des no man’s land, des chemins désaffectés, des zones abandonnées. J’ai beaucoup d’admiration pour les cinéastes qui parviennent à raconter une histoire dans des endroits qu’on reconnaît tout de suite, je ne pourrais jamais faire un film dans des rues parisiennes, j’aurais plus l’impression de raconter une histoire. Ce qui m’intéresse c’est de m’éloigner du quotidien le plus possible, ça me donne l’impression de créer un monde à part entière.

Quel portrait du mal faites-vous dans le film ? 

Pour moi, briser l’enfance, c’est le mal absolu. C’est la pire chose qu’un humain puisse faire. C’est créer une souffrance qui dure des années et condamner une personne à subir un parcours de deuil. D’ailleurs, il n’y a jamais une seule personne qui est touchée : ça se répercute sur tout l’entourage.  Je ne voulais pas pour autant faire la morale avec ce film. Les actes sont indéfendables et abjects, mais je m’attarde sur ce qui vient après, je pose des questions sur la suite. Parfois je donne une réponse, sur la vengeance par exemple, ma position sur ce sujet est très claire dans le film. Mais pour d’autres questionnements, je laisse le spectateur réfléchir. C’est à lui de répondre.

Sans pitié, actuellement en salles.