Paula Beer, actrice allemande, photographiée à Paris en juin 2016 par Mathieu Zazzo

LA DERNIERE GORGEE DE BEER

Quatre ans. C’est ce qu’il a fallu à la discrète et méthodique Paula Beer pour voir sa carrière exploser jusqu’à s’adjuger le sobriquet de « nouvelle Romy Schneider ». Pour cela, il y a eu plusieurs étapes : son rôle dans Frantz de François Ozon en 2016, son travail sur la durée avec Christian Petzold (Transit, en 2018, puis maintenant Ondine), entre autre. Celles et ceux qui ont travaillé avec elle l’affirment : Paula peut tout jouer. D’accord, mais comment et pourquoi ? Par Fernando Ganzo – Photos : Mathieu Zazzo  (article paru dans Sofilm n°81, 2020)

Juillet 2009. Une étrange maison sur pilotis au bord de la Baltique, des caméras, des projecteurs, des camions, et surtout des personnages habillés à la mode 1914. Quelques curieux s’approchent et découvrent le décor de Poll, le film allemand le plus cher jamais tourné en Estonie. Mais ce qui interpelle le plus, c’est la lumière. Cette étrange lumière à la fois ensoleillée et grise, si particulière en été. Chaque rayon donne une nuance différente aux traits de la jeune actrice principale, une débutante de 14 ans. Son nom ? Paula Beer. Découverte dans une cour d’école à Berlin grâce, justement, à son « visage de la Renaissance » comme le décrit le réalisateur Chris Kraus. Il l’a choisie parmi 2000 candidates et loue sa « force », sa « maturité dans le jeu ». « On voyait qu’elle se sentait bien quand elle était seule, elle était tout le temps très concentrée » abonde sa partenaire d’alors, l’actrice Jeanette Hain. Cette capacité au recueillement est rare chez une adolescente. Et d’autant plus remarquable au sein de la machinerie d’un grand tournage. « Mais, c’est étrange, conclut Hain, il y avait une grande beauté à voir ça. »

Neuf ans plus tard, dans une petite chambre d’un studio berlinois. Paula Beer retrouve son comparse Franz Rogowski devant la caméra de Christian Petzold. En 2018, ils tournaient ensemble Transit avec Marseille pour décor. Cette fois, Paula joue le rôle-titre d’Ondine, d’après la nymphe des légendes. La séquence, à la fois intime et banale, donne des sueurs froides au cinéaste qui se lance dans un long monologue : « Je leur ai parlé d’Une partie de campagne, à quoi ressemblait cette première fois pour Ondine qui se sent enfin aimée pour ce qu’elle est. Je leur parlais de l’histoire du cinéma, de ces couples qui s’aiment l’après- midi, comme dans une bulle, je leur disais qu’ils étaient comme deux amoureux sous l’eau… » Au bout d’une heure et demie, Paula et Franz, gentiment, coupent le cinéaste. Ils demandent à faire une répétition, juste tous les trois. Petzold regarde et se tait : c’est parfait. « En un sens, c’est Paula qui met en scène en bougeant dans la pièce. Et j’ai adoré ça, parce que j’ai toujours aimé les films de Cassavetes et de Jacques Demy qui jouent avec l’idée du mouvement. Mais avant de rencontrer Paula, je n’étais pas capable de mettre en pratique ce programme. »

On ne regarde qu’elle : c’est un peu ce qui s’est passé onze ans auparavant. 1959. La scène se déroule dans un petit théâtre new-yorkais. Ce soir, on assiste à la représentation de la pièce d’Ibsen, Un ennemi du peuple. Parmi le public se trouve un jeune cinéaste français, prometteur, sinon carrément en vogue – Alain Resnais –, qui a ébahi le monde avec Hiroshima, mon amour. C’est au théâtre qu’il avait découvert Emmanuelle Riva, et c’est en suivant les conseils du photographe William Klein et sa femme qu’il est venu ce soir, car lui a-t-on dit, il y a peut-être une autre découverte à faire. Et, en effet, il ne voit qu’elle. Quand il la rencontre enfin, après la représentation, il lui glisse juste un mot : « J’ai un rôle pour vous. » « J’ai été frappé par son jeu et sa diction, se souviendra Resnais dans les pages de France-Soir. Irrésistible… » Une diction qu’elle aimera plus tard presque murmurer (« Vous savez, je parle toujours très bas, on m’a déjà mis une fois un micro dans mon slip », lance-t-elle à Kümel). Mais qu’est-ce qui a pu amener cette fille d’Alsaciens à jouer en anglais devant ce public intello new-yorkais ? C’est une longue histoire, qui commence aussi loin de Manhattan que de la France : cela commence à Beyrouth.

Ondine

Paula Beer aime toujours autant s’isoler pour travailler. « La phase d’attente dans les films ne me gêne pas, bien au contraire. J’aime tous les échanges, la préparation, réfléchir à comment on va jouer. Mais la mise en scène, c’est quelque chose que tu fais souvent dans la solitude. Et pendant les tournages, on est enfant à nouveau, on joue, ensemble. » Une pause. « Quand je suis seule, je suis sûre et certaine de m’exprimer avec la plus grande précision. C’est peut-être un truc d’enfant unique. » Il y a comme une logique à ce que Paula Beer revienne souvent à l’enfance quand elle parle de son métier. Ses parents, artistes peintres, sont très loin du cinéma mais très proches d’une certaine philosophie de vie ayant pour unique credo de donner à l’enfant les éléments nécessaires pour savoir ce qu’il aime faire. Paula apprend donc le piano à six ans, puis se forme au théâtre à huit. À douze, elle se rend compte qu’elle aime regarder des films et vivre avec. « Je n’avais pas de frères et sœurs, et même si j’avais quelques amis, je me suis habituée à jouer toute seule. J’adorais me raconter des histoires, inventer des choses dans mon coin, se souvient-elle. Déjà, enfant, je trouvais décevant que les personnages des contes ne puissent pas faire partie du monde réel. » Pour faire exister ses histoires, elle veut jouer. Elle intègre ainsi l’ensemble de cent cinquante enfants acteurs du Friedrichstadt-Palast, l’équivalent berlinois du Casino de Paris. « C’est la plus grande revue d’Europe et j’ai réussi à en faire partie, poursuit-elle sans fausse modestie. C’est là que j’ai commencé à jouer plus sérieusement, que j’ai eu mes premières leçons. » Si sa mère se rend compte que la jeune Paula a bel et bien attrapé le virus du jeu, elle la laisse décider seule de la suite des événements. La révélation sera ce rôle principal de jeune aristocrate dans Poll (2010) pour lequel Paula vivra seule plusieurs mois durant en Estonie. « Jusque-là, il n’y avait que les histoires racontées qui m’intéressaient, pas les personnages. Je ne pensais même pas à qui les interprétait. J’ai appris à estimer les acteurs en travaillant avec eux. D’ailleurs, c’est surtout la personnalité d’un acteur qui va m’impressionner, jamais vraiment la performance en soi. C’est pour ça que je n’ai jamais eu d’idoles : j’ai besoin de sentir que la personne est formidable. »

L’OEUVRE SANS AUTEUR Collection Christophel © Pergamon Film – Wiedemann & Berg Filmproduktion – Beta Cinema – ARD Degeto Film

À partir de là, Paula reprend tout de même collège et lycée et essaye, à raison d’un film par an, de ne rien louper (« il y a juste eu un tournage où j’ai dû sécher ! »). Une fois bachelière, elle se cherche des tuteurs et des professeurs d’interprétation, bosse sa voix avec un coach privé, prend des cours de danse – car « la mise en scène ressemble parfois à une chorégraphie ». Ses lectures changent : essais, livres scientifiques… Maintenant qu’on lui a raconté le monde, elle veut le comprendre, pour le transmettre à son tour. Puis vient la rencontre avec François Ozon. « Il y a quatre ans, je rentrais de vacances, j’avais un casting, mais je ne savais pas pour quel film, juste que c’était un film français, c’est tout. J’ai reçu l’après-midi la scène que je devais jouer le lendemain, et comme en plus c’était en français, disons que je suis arrivée d’une façon très spontanée. » Des jeunes comédiennes allemandes, le réalisateur français en a déjà rencontré beaucoup à Berlin. Il cherche sa Anna, la jeune veuve troublée par Pierre Niney dans Frantz, un drame inspiré d’un film d’Ernst Lubitsch de 1932. « Dès que j’ai vu Paula, se souvient-il, j’ai trouvé qu’elle avait quelque chose de mutin et en même temps de très mélancolique. » Ozon lui demande si ça la dérange de se teindre ses cheveux (« j’ai trouvé ça drôle comme question pour un casting »), puis si elle a des plans pour l’été… Autrement dit, le Français est absolument sûr de son choix. À tel point que dès qu’il revient à Berlin pour préparer le film avec Paula, il n’a qu’une envie : faire signe à son pote Christian Petzold. Partager avec lui l’émotion d’avoir trouvé la perle rare. « Il m’a proposé de venir l’aider dans son hôtel pour les dialogues en allemand, raconte Petzold. Mais tout de suite, il me parle de la jeune actrice qu’il a découverte. Il m’a même avoué qu’elle était beaucoup trop jeune pour le rôle, mais que c’était clairement elle qui devait le jouer. » Curieux, Petzold demande alors à voir les images de l’audition. Il est impressionné. Néanmoins quelque chose le taraude : ce visage ne lui est pas inconnu « C’était la jeune fille de Poll, rejoue- t-il. Et pour moi, elle reste encore une petite fille. » Enfin pas tout à fait : « Elle peut être en même temps une jeune fille et une femme expérimentée qui a beaucoup souffert, précise le cinéaste. Elle me fait penser à certains personnages des contes d’Andersen.”

Poll 2010 Real Chris Kraus Paula Beer Edgar Selge Collection Christophel © SWR / Pfiffl Medien

Aujourd’hui, ils sont de plus en plus nombreux à penser que le futur du cinéma européen pourrait avoir le visage de Paula Beer. Preuve de cette montée en puissance, le prix d’interprétation à la dernière Berlinale pour Ondine, succédant au prix du meilleur espoir au festival de Venise pour Frantz, film qui lui vaut aussi une nomination au César du meilleur espoir féminin (la statuette finira dans les mains d’Oulaya Amamra pour Divines). Lors de la sortie, Ozon la compare à Isabelle Huppert. Pour « sa facilité à sortir une émotion très forte, sa capacité à pleurer.» Dans le même temps, une autre comparaison s’installe, plus facile à faire (même langue, même regard bleu, même magnétisme) mais pas forcément plus évidente à porter : « la nouvelle Romy Schneider du cinéma allemand ». Paula sourit, temporise, parle de « cadeau », de « beau compliment».Ce qui ne l’empêche pas de tenir une position ferme sur le métier de comédienne et ses injonctions à prendre position sur tout tout le temps : « Chacun doit trouver par lui-même où se positionner. Mais après il reste une question : doit-on communiquer ou pas ? Cette décision est aussi importante que la prise de position elle-même, et doit être respectée, quelle qu’elle soit. Car je suis persuadée que c’est surtout par nos actions qu’on peut faire que les choses se passent, et que les choses changent. Ça aussi, c’est une forme de positionnement. » Y compris au moment de construire ce que l’on appelle au cinéma « une carrière » ? Pour Beer, il y a presque une contradiction : « Comment savoir quel rôle j’ai envie de jouer, alors que j’ai toujours eu le sentiment que les histoires naissent quand une personne regarde une autre ? La beauté d’être actrice c’est ça, de ne pas pouvoir vraiment dire : c’est comme ça que je veux que ça fonctionne. »

Transit 2018 Real Christian Petzold Paula Beer. Collection Christophel © Schramm film / ZDF / Neon productions

Or, c’est justement elle qui fait fonctionner les choses dans son travail. Le plus discrètement possible et souvent en se recentrant sur sa solitude. Sur le tournage de Transit, où Paula appréciait « les parties de pétanque au bord de la mer avec un verre de rosé », elle s’isolait parfois pour travailler la démarche de son personnage. « Sa façon de se tenir me rappelait Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l’échafaud, se remémore Christian Petzold. Quand elle marche dans la ville à la recherche de son amant disparu, désespérée. Pour Ondine, j’avais l’impression qu’elle faisait quelque chose de très différent. Ce n’est qu’au montage, que je me suis rendu compte de quelque chose : pour les séquences où elle vient d’avoir le coeur brisé et marche vers son travail, elle reproduisait exactement la même gestuelle que son personnage de Transit. J’ai compris alors son intelligence, la façon dont elle avait établi un lien entre ses deux personnages, dans deux films totalement différents, juste par les mouvements de son corps. » « Paula est quelqu’un qui se consacre à l’instant présent, confirme Jeanette Hain. Elle est là, tout le temps, toujours concentrée, toujours enchantée. » Une jeune femme qui ne dirait pas non à un rôle de « méchante » ou de « perturbée » et qui, en attendant, déambule dans la capitale allemande et observe les grands balcons « où une partie de la vie se passe aussi ». Si elle n’avait pas été actrice ? « Qui sait, peut-être que j’aurais ouvert un magasin de fleurs, à Berlin. » – Tous propos recueillis par F.G.