MISÉRICORDE d’Alain Guiraudie

Jérémie revient à Saint-Martial pour l’enterrement de son ancien patron boulanger. Il s’installe quelques jours chez Martine, sa veuve. Mais entre une disparition mystérieuse, un voisin menaçant et un abbé aux intentions étranges, son court séjour au village prend une tournure inattendue… Par Romain Daum.

L’ouverture déroule le ruban d’une petite route de village digne d’un épisode de “Faites entrer l’accusé”, annonçant le fait divers. Ruelle désertes, en pierre de meule caractéristique de la région et une boulangerie condamnée. Jérémie, la trentaine, est venu pour l’enterrement de son ancien patron. Tout de suite, c’est une nature d’acteur qui donne le ton et cette dense banalité d’un visage inconnu, celui de Félix Kysyl, soulève un premier mystère. Jérémie est un jeune homme sans qualités et sans drames, qui reste de marbre à l’enterrement. Il décide de rester chez la veuve du défunt, et les paysages vallonnés du Grand-Causse, les murs tristes de la cuisine où on boit une chicorée en silence l’accueillent alors comme le mystère ineffable et quotidien de la perte. Embarqué dans une enquête sur cette autre vie que la sienne, les visages impénétrables que Jérémie rencontre signalent partout des âmes closes. Ni le fils du défunt (Jean-Baptiste Durand) ni le compère bourru du hameau d’à côté (David Ayala) ne semblent détenir la clé du mystère de cette mort. S’il y a un mystère sur lequel ils sont calés, en revanche, c’est plutôt celui de la chair. Les personnages échangent des répliques chargées de tension sexuelle (« Montre-moi si t’es toujours aussi leste »), et voilà le mystère du sexe qui plane comme une ombre sur le mystère de la mort. On oscille même entre thriller et farce lorsque le personnage de Jean-Baptiste Durand accuse Jérémie d’essayer de coucher avec sa mère, puis avec ce montage ironique qui transforme girolles et autres cèpes de la chasse aux champignons en métaphores sexuelles.

Alchimie occitane

Mais le cinéaste entend bien retrouver à travers la farce le chemin de la parabole mystique, et une seconde mort vient saisir le récit en tenaille. On comprend que le film est conçu par un effet miroir qui vient opposer un assassinat à la première mort inexplicable. Jérémie se rend coupable du meurtre du fils et gère sa culpabilité dans une enquête sur lui-même, qui constitue la seconde partie. Dans une somptueuse scène de forêt, éclairée par Claire Mathon, la forêt plonge dans la nuit et se pare de nouvelles couleurs où perce la clarté bleue comme sous une voûte d’église. Dans ce clair-obscur de presbytère, l’approche de la mort devient un concept liturgique, et le film une enquête policière qui se resserre autour de Jérémie. Et puis en face, il y a Catherine Frot, qui accueille le coupable sous son propre toit. Jouant la mère du défunt puis de la victime, la reine de la comédie sentimentale rayonne dans un parfait contre-emploi. Forte de son exploration des trémolos tragiques du drame de Giannoli sur une chanteuse d’opéra ratée (Marguerite), c’est toujours avec une inflexion délicieusement mélo qu’elle remercie Jérémie de son déplacement pour l’enterrement, ou encore qu’elle s’inquiète pour son fils disparu. En abondant de bonhomie placide, elle offre un matériau grâcieusement banal sur laquelle la malice du montage se projette agilement. Ainsi, dans des plans d’une durée intempestive, lorsque Jérémie demande des slips et des chaussettes à son hôte, ou dans des champs-contre-champs quasi gaguesques (le montage est signé Jean-Christophe Hym, aussi monteur chez Sophie Letourneur) où il dézippe son col à la table de la cuisine, tout devient sujet à pitrerie. Ou encore lorsque le curé flegmatique du village adresse des sous-entendus séducteurs à tout-va (« Chacun a droit à sa vie privée Jérémie, n’est-ce pas ? »), sur un tempo de sitcom. Ce curé matérialiste qui n’hésite pas à retrousser la soutane et invite à la gaudriole, est la seconde clé de Miséricorde. Tous deux, avec Catherine Frot, artisane de comédies impures, incarnent ce qu’il y a de plus singulier dans ce nouveau projet de Guiraudie : provoquer le mélange des genres dans une gauloiserie mystique, revivifier le calembour rabelaisien. Le mystère pénétrant que cette traversée du film noir soulève ainsi, c’est celui de la finitude qu’on ne comprend pas et d’un désir encore plus opaque.

Maria (Cannes Première), en salles le 19 juin 2024.