DAWSON CITY de Bill Morrison

Comme Peter Tscherkassky ou le récemment disparu Gustav Deutsch avec son indispensable Film ist, Bill Morrison fait partie de ces artistes qui ont su explorer le cinéma à travers le found footage, sans doute l’une des aventures les plus excitantes du cinéma des dernières années, accompagnant paradoxalement la rapide et imparable imposition du numérique comme support filmique. Paradoxalement car dans le « film de remploi », l’idée du déchet, de la chute, est implicite et indispensable, ce que le support numérique rend inexistant et introuvable. Or c’est grâce à une grande trouvaille que Bill Morrison a pu faire ce film, qui arrive sur nos écrans presque quatre ans après sa présentation à la Mostra de Venise. La trouvaille ? 533 bobines préservées sous une patinoire à glace de la ville de Dawson, au nord-est du Canada, pas très loin de l’Alaska. Et que des exemplaires uniques.


À partir de ces images, mais pas que (le film s’articule aussi grâce à des archives photographiques, des extraits d’autres films, même des entretiens filmés avec le couple qui découvrit les bobines), Bill Morrison couvre une histoire particulièrement longue, et qu’on pourrait appeler, modestement, l’histoire de l’Amérique du Nord. Car Morrison profite d’une étonnante concordance chronologique : la fondation de la ville de Dawson, dans le Yukon, remonte à l’impressionnante ruée vers l’or de la fin du XIXe siècle, et coïncide avec la création des premières salles de spectacle où l’on pouvait regarder… des films sur la ruée vers l’or. Sauf que, très vite, l’évolution économique et industrielle du continent pousse la population à fuir vers d’autres villes canadiennes et surtout vers les États-Unis : quand ces bobines refont surface, Dawson compte moins de mille habitants, soit quarante fois moins qu’en 1898, à l’époque où les habitants de la ville se précipitaient dans les salles pour suivre les nouvelles de la guerre hispano-américaine.


Si le film de Morrison est prodigieux, c’est justement grâce à cela : à sa capacité de transmettre, à travers ses images rescapées, l’existence de ces spectateurs qui les découvraient et qui en faisaient, en quelque sorte, leurs vies. Au point de se demander si, à l’âge du streaming, il serait encore possible d’imaginer quelque chose de semblable, si les images actuelles pourront un jour transmettre le sentiment d’une société qui les découvrait de façon collective. Ce qui est particulièrement fort, ce qu’on voit dans le temps surgelé du film, c’est un monde qui s’établit sur une terre qu’il occupe, avec tout l’espoir et l’injustice qui vont avec, et qui le fait au moment où, dans les écrans de la ville, une fenêtre s’ouvre au monde.

Et si les mouvements émotionnels tissés au montage par Morrison font penser aux concerts très militants du groupe canadien Godspeed You! Black Emperor, c’est aussi parce qu’ils dévoilent ce que le montage des archives, y compris dans ce film quelque part plus conventionnel, porte d’inévitablement politique. La vie que le mouvement donne aux fragments du passé, plus ou moins nobles, plus ou moins artistiques, semble presque nous crier : ce temps-là a existé, ces gens-là ont vécu, ces choses-là se sont passées. Et ces films d’Allan Dwan, d’Alice Guy ou de Tod Browning ont été vus. C’était important. Fernando Ganzo