Ella, elle l’a – Rencontre avec ELLA RUMPF

On l’a découverte cannibale dans Grave, elle décroche aujourd’hui le César avec Le Théorème de Marguerite, présenté à Cannes. Ella Rumpf jongle avec les langues, oscille entre cinéma d’auteur et séries mainstream avec une liberté déconcertante. Portrait d’une actrice nomade.

« On me ramène beaucoup à ce film, alors que ça fait presque 8 ans que je l’ai fait ! Et il y a une vraie jouissance à voir que ça traverse le temps. Moi j’évolue, mais il reste dans la tête des gens… » Le film en question, c’est Grave de Julia Ducournau, qui révèle en 2016 la future lauréate de la Palme d’or et pose les jalons de l’elevated horror en FranceElla Rumpf, à peine 20 ans à l’époque, dévore l’écran dans le rôle d’Alexia, une étudiante en école de vétérinaires qui cache appétence pour la chair humaine. Sa présence trouble y transcende un rôle tout sauf secondaire.
Dans ce café de Ménilmontant, difficile de retrouver en elle la férocité du personnage qui éviscère ses camarades. Pas sombre pour un sou, il émane de la jeune femme de 28 ans une lumière intrigante. La peau pâle, les yeux verts sans maquillage, elle rembobine. C’est dans Chrieg que Ducournau la découvre dans un rôle pour lequel l’actrice s’était rasé la tête et qui lui vaut, à 18 ans, sa première nomination au Prix du cinéma suisse. Elle enchaine avec Tiger Girl, un filmé indé badass où elle joue une marginale pas avare en coups de batte, qui va débaucher une jeune recrue de la police. Puis, c’est Grave. « J’ai apporté beaucoup de l’énergie du personnage de Tiger Girl, explique-t-elle au sujet du tournage de Grave. Le personnage d’Alexia est influencé par une certaine liberté qui m’habitait : quand on a 20 ans, on ne connait pas le monde mais on est persuadé de le comprendre. » Visage ensanglanté après s’être repue du sang d’un jeune homme, bras enfoncé dans l’anus d’une vache qu’elle ausculte : les images intenses de son interprétation lui collent à la peau. « À l’époque, j’étais habitée par un truc très viril : je faisais de la muscu, j’étais beaucoup dans la confrontation… se souvient-elle. Mais je n’ai pas l’impression d’avoir cette animalité à laquelle on me ramène souvent. Ce que je veux raconter va au-delà du masculin et du féminin. » C’est aussi grâce à la danse qu’elle se met dans la peau d’Alexia : « Ma tête commence à s’activer lorsque mon corps a compris ce que j’ai envie de raconter. Donc je fais de la danse pour préparer mes rôles, les ressentir. » La suite est connue : Grave cartonne dans le monde, provoque des malaises dans les salles américaines, emballe la critique et les spectateurs en France (150 000 entrées), relançant l’intérêt pour le cinéma de genre. Mais l’impact sur sa carrière se fait attendre : « Je n’ai pas ressenti spécialement son écho sur le moment. Pendant trois ans je n’ai eu aucune retombée, mais c’est sans doute parce que je n’étais pas en France… » Car Ella Rumpf est plutôt du genre nomade. Elle aurait pu grandir à Paris, ses parents de nationalité suisse s’étant rencontrés sur les bancs de la Sorbonne, mais ils reviennent vivre à Zurich après sa naissance en 1995, une ville où elle se sent vite « très étrangère ». Londres, Paris, Berlin, Zurich… Elle a la bougeotte : « J’essaie de trouver un endroit où me poser, mais j’ai l’impression que c’est en voyage que je me pose. Je pense que je suis à la marge par la manière dont je bouge dans le monde, je n’ai jamais appartenu à un endroit… » Une façon de vivre que l’on retrouve dans le choix de ses personnages : « J’ai de l’affection pour les gens qui n’arrivent pas à être dans la société qu’on leur propose. J’aime les outsiders. »

« À l’époque, j’étais habitée par un truc très viril : je faisais de la muscu, j’étais beaucoup dans la confrontation… »

ELLA RUMPF
© Rodrigue Huart pour Sofilm


A l’américaine
Ces dernières années, elle a même vécu à Tokyo pendant 8 mois pour le tournage de la série Tokyo Vice, qualifiant cette expérience immersive de quasi « résidence artistique ». Produite et en partie réalisée par Michael Mann pour HBO, cette adaptation du livre-enquête culte de Jake Adelstein suit les pérégrinations du journaliste américain dans une capitale japonaise gangrenée par les yakuzas. Elle y incarne Polina, hôtesse dans un bar à champagne, un rôle à des années-lumière de la sauvagerie de Grave, plus empreint « des codes de la féminité classique ». Elle précise : « J’accorde beaucoup d’importance aux gestes. Quand je comprends comment bouge mon personnage, je sais comment il réfléchit. » Et d’illustrer par l’exemple : « Quand on est hôtesse, il faut avoir les mains propres, faire attention à la façon de servir les verres… J’ai imaginé que Polina avait peut-être dû l’apprendre elle-même. »
On a pu également la croiser dans un autre hit HBO, la série Succession, et elle reconnaît  volontiers se sentir à son aise avec des réalisateurs américains, elle qui a été formée au jeu à la manière « anglo-saxonne ». Sa formation en art dramatique à Londres lui a appris à se concentrer sur « sa transformation physique afin d’y trouver quelque chose de personnel ». Une approche du métier d’acteur héritée de la célèbre méthode Stanislavski, qui n’est pas sans déplaire aux cinéastes français avec lesquels elle travaille. Dans Le Théorème de Marguerite, elle est une jeune mathématicienne, seule femme de sa promo à l’ENS, qui tout en travaillant sur un théorème des plus complexes, va s’ouvrir au monde. Anna Novion, réalisatrice du film, lui trouve « une intensité que l’on a envie de filmer. Mais également un grand potentiel comique : sa référence numéro une, c’était Charlie Chaplin !»
Pour ce rôle tout en intériorité de jeune fille sage qui s’émancipe, la réalisatrice rêvait d’une Emma Stone et déplorait de ne caster que des comédiennes françaises au jeu naturaliste. Jusqu’à sa rencontre avec Ella. Un rôle préparé en amont pendant des mois, travaillant chaque semaine plusieurs heures avec la mathématicienne Ariane Mézard. Le tout, entrecoupé de rendez-vous hebdomadaires avec Anna Novion. « Avec Jean-Pierre Darroussin (qui joue le professeur de Marguerite, ndlr.) par exemple, ça n’a rien à voir. Quand la caméra coupe, il sort de son rôle. Avec Ella en revanche, on a discuté de son rôle jusqu’à ce qu’elle devienne vraiment le personnage », insiste la réalisatrice. « J’étais nulle en maths et pourtant je porte ce film, c’est une grande responsabilité », rit-elle. Surtout en France, où elle reconnait que la critique peut être « massacrante».

Sarajevo mon amour
À moins de 30 ans, Ella Rumpf a déjà tourné dans plus de langues différentes que Denis Ménochet. Un profil polyglotte forgé a l’école Steiner en Suisse, où elle a reçu une éducation bilingue, allemande et française. On peut y ajouter l’anglais, le suisse-allemand, un peu de japonais peut-être ? Elle sourit et acquiesce dans la langue de Kitano. « On oublie à quel point notre métier est technique, rappelle-t-elle. On doit répéter notre texte jusqu’à l’oublier, un peu comme les gestes dans le sport. » Son plus gros challenge linguistique ? En 2018, pour la préparation de Sympathie pour le Diable de Guillaume de Fontenay, pour lequel elle a dû apprendre le serbo-croate. Le réalisateur au discret accent québécois rencontre en 2006 Paul Marchand, reporter de guerre qui a couvert le siège de Sarajevo, et s’attelle au scénario adapté de ses mémoires. En 2009, le journaliste, hanté par des fantômes impossibles à chasser, se suicide en se pendant à une poignée de porte. C’est Niels Schneider qui sera choisi pour l’interpréter. Le défi consiste ensuite à trouver la comédienne qui interprétera Boba Lizdek, la traductrice serbe et fixeuse de Paul durant le siège, avec qui il a partagé une brève histoire d’amour. Quand Guillaume de Fontenay rencontre Ella, l’aplomb de la comédienne de 21 ans le décide à lui donner le rôle. « J’ai rencontré plein de comédiennes qui venaient d’ex-Yougoslavie, explique le cinéaste, mais le rôle était à 80% en Français, il me fallait donc quelqu’un qui ait une force de jeu et un français maitrisé. » En amont du tournage, Ella file à Sarajevo pendant 2 mois, pour passer du temps avec la « vraie » Boba Lizdek. En guise de soirée de bienvenue, elle assiste à la projection du documentaire Scream for me, Sarajevo sur le mythique concert clandestin de Bruce Dickinson, chanteur de Iron Maiden dans la capitale de Bosnie, au cours du plus long siège que l’Europe ait connu. Un véritable choc. « Tout le monde pleurait pendant la projection, se souvient Ella. Pour la première fois de ma vie, j’ai vraiment réalisé ce que pouvait être la guerre. » Iron Maiden, écoutés par les Sarajéviens sur cassette pendant la guerre, devient sa musique de chevet. Elle développe une véritable « obsession» pour la guerre de Bosnie. Sans oublier de faire la fête : « Elles sont devenues copines avec Boba, elles allaient boire des verres ensemble, raconte Guillaume. Ella a vraiment vécu comme une jeune femme de Sarajevo, en même temps qu’elle apprenait la langue. » Une technique d’apprentissage par l’immersion qui, selon lui, porte ses fruits : « Une langue, c’est avant tout une façon de parler, et les Bosniens ont une attitude très particulière qu’Ella a eu l’intelligence de travailler. Beaucoup de locaux l’on trouvée bluffante. »
Elle fête ses 22 ans le premier jour du tournage, à Sarejevo, entre neige et brouillard, en plein hiver. Un « inconfort nécessaire, dixit Niels Schneider. On avait froid, il n’y avait pas de loges et on devait tourner vite. Mais je n’ai jamais entendu Ella se plaindre. C’était un soldat. » Guillaume de Fontenay renchérit : « Notre équipe était en immense majorité composée de Bosniens, et tous ceux qui avaient plus de trente ans avaient vécu le siège. Il fallait bosser à hauteur de ce qu’ils ont souffert. C’est très différent de tourner à l’étranger et ne pas rentrer chez soi le soir, il y a une vraie communion au sein de l’équipe. Ella était avec Niels tous les jours, ils se sont vraiment tenus mutuellement. » Une complicité essentielle pour cette idylle née entre les balles des snipers, dont l’intensité culmine lors d’une scène de sexe en plein night-club. « Quand on vit en temps de guerre, on ne drague pas pour dans 6 mois. Si on a envie de faire l’amour, c’est maintenant, analyse Guillaume. S’envoyer en l’air devient une façon de purger toute sa peur. Ella a très bien saisi cette urgence. » Si le film est passé injustement sous les radars de Cannes et des César, elle a tout de même raflé trois prix d’interprétation dans divers festivals. « Ha bon??», s’exclame-t-elle incrédule, un peu gênée de ne pas s’en souvenir.

Le Théorème de Marguerite © Pyramide Films

« On avait froid, il n’y avait pas de loges et on devait tourner vite. Mais je n’ai jamais entendu Ella se plaindre. C’était un soldat. »

NIELS SCHNEIDER, À PROPOS DU TOURNAGE DE ‘SYMPATHIE POUR LE DIABLE’


Depuis, Ella n’a toujours pas posé ses valises. Actuellement en tournage à Londres, on la verra prochainement dans la saison 2 de Tokyo Vice. La comédienne avoue avoir encore du mal à prendre du recul : « Je m’oublie complètement dans les rôles… et ça peut donner trop de pesanteur aux choses. » Aux antipodes de la timide étudiante Marguerite, on l’a vue cet été en bimbo expansive dans une comédie islandaise, Zone(s) de Turbulence. Avant de repartir, elle dégaine une photo du film où elle arbore un outfit tout droit sorti de la garde-robe de Kim Kardashian. Le sujet du film ? La peur de l’avion. Une phobie qui la concerne « parfois », avoue-telle. Tout en assurant que si elle se retrouvait dans un avion en train de se crasher, elle mettrait de la musique pour finir en beauté. Iron Maiden ? « Non, sourit-elle. Plutôt Pink Floyd ».

Un portrait à retrouver dans Sofilm n°99 !