HIDEOUS : rencontre avec Yann Gonzalez & Oliver Sim

« Je suis moche […] Mais je n’ai pas l’impression d’avoir été malchanceux », fredonne de sa voix indolente Oliver Sim dans Hideous, chanson éponyme du nouveau court-métrage clipesque de Yann Gonzalez présenté cette année à la Semaine de la Critique. Fantasmagorie queer, vertige sensoriel et monstres pailletés jalonnent ce voyage tourné sur pellicule et en studio à l’orée du déconfinement. Chemin faisant, on y croise aussi quelques têtes bien connues, de la drag queen Bimini Bon Boulash au sémillant Jimmy Sommerville, en passant Jamie Smith, talentueux percussionniste de The xx, formation londonienne menée par Sim. Un casting de haute volée au service d’une confession intime et politique au cours de laquelle le chanteur trentenaire révèle sa séropositivité en même temps qu’il rue dans les brancards de l’hétéronormativité. Sur le sable chaud cannois, Oliver Sim et Yann Gonzalez ne se quittent plus d’une semelle. Les deux freaks rêvent déjà de tourner un clip avec Sarah Michelle Gellar…

Comment avez-vous été amenés à travailler ensemble ?

Oliver Sim : Au début du confinement, j’ai eu l’impression de faire du sur-place. J’ai décidé de faire l’effort d’entrer en contact avec des artistes que j’admirais. Yann (Gonzalez) et Jimmy Sommerville était les deux premiers dans ma liste. Un Couteau dans le cœur m’avait fait une très forte impression. De là, j’ai entamé une relation par correspondance avec Yann. Quelque part dans ma tête, j’espérais secrètement pouvoir un jour collaborer avec lui. Mon objectif principal, c’était de faire comprendre à Yann que j’adorais ses films. On a continué à échanger pendant six mois…

Yann Gonzalez : … Six mois pendant lesquels j’attendais qu’il me fasse sa demande ! (rire) Il m’a fait la cour jusqu’à ce qu’il mette à m’envoyer des démos de ses chansons, des livres mais aussi des films qu’il regardait. J’étais très ému, étant un grand fan de The xx. Recevoir un message d’une pop star de la stature d’OIiver était plutôt inouï pour un cinéaste de la marge dans mon genre. En retour, je lui ai envoyé la musique que j’écoutais en boucle, et notre relation de travail a commencé ! Notre future collaboration s’est inconsciemment nourrie de ces échanges. Les premières couleurs de Hideous se sont esquissées à ce moment-là.

Vous êtes-vous découvert une cinéphilie commune ?

YG : On aime tous les deux beaucoup le cinéma de genre. Plutôt les films d’horreur des années 70-80 avec beaucoup d’émotions. Notre premier jalon, c’est Carrie de Brian De Palma auquel Hideous fait un gros clin d’œil de manière très littérale. Pour ma part, j’ai revu presque toute la saga Les Griffes de la Nuit, notamment les troisième et quatrième films, des petits chefs d’œuvre un peu trop sous-estimés dans leur genre, mais aussi le Creepshow de George A. Romero. Ce sont des films exemplaires pour exprimer une certaine joie dans l’horreur. Je me suis aussi beaucoup inspiré des émissions télé vintage aux couleurs pastel, comme L’École des fans ou Mes mains ont la parole.

Oliver Sim (à gauche) et Yann Gonzalez

OS : Yann oublie de mentionner Buffy contre les vampires ! C’est une série qui m’a beaucoup appris quand j’étais enfant. Je rêvais de devenir Buffy. Elle était à la fois cool, féminine et sexy, mais elle avait aussi de grands pouvoirs et une certaine colère en elle. Au cinéma, j’ai grandi avec beaucoup de modèles féminins : Sigourney Weaver, Jamie Lee Curtis, Sissy Spacek… Elles représentaient tout ce que je voulais devenir. L’homosexualité violente et refoulée de personnages comme Buffalo Bill, Norman Bates et Patrick Bateman a été aussi une grande source d’inspiration pour moi.

Avez-vous ressenti un besoin fondamental de convoquer la pop culture des années 80-90 pour illustrer l’explosion des genres ?

YG : Hideous n’a pas de temporalité exacte. On voyage à travers des époques et des esthétiques très différentes. Toutes les temporalités finissent par se mélanger. On a voulu se laisser guider par les émotions que véhiculent des couleurs, des sons et des images issues de la pop culture des années 50 à 90. En un sens, Hideous tient beaucoup du patchwork.

OS : Yann et moi sommes des enfants des années 80-90. Hideous a été conçu pour bébé Yann et bébé Oliver.

YG : Dans mon adolescence, j’étais complètement fou de Nowhere de Gregg Araki. Les jeunes se retrouvent encore aujourd’hui dans ce film, sans doute parce qu’il était très en avance sur son temps. J’ai l’impression qu’il y avait aussi une sorte d’authenticité organique dans les films pour ados des années 80-90. Peut-être que cette naïveté se retrouve dans la mode du « méta » aujourd’hui, comme s’il fallait prendre de la distance pour se reconnecter à elle. Je pense aux films de John Hughes ou aux saga Destination Finale et Scream. Ces œuvres avaient une réelle fraîcheur qui s’est perdue aujourd’hui. Une série comme Euphoria raconte tout aussi sincèrement l’adolescence, mais avec une noirceur propre à notre époque.

OS : Yann avait regardé les deux premiers épisodes d’Euphoria à leur sortie. Il ne les avait pas aimés plus que ça. J’ai dû le convaincre de les revoir à nouveau. Maintenant, il doit regarder la seconde saison. Elle est vraiment très crépusculaire. Cette espèce de légèreté « camp » des films pour ados des années 90 a disparu. Mais peut-être aussi qu’on garde un souvenir trop romantique des choses avec lesquelles on a grandi. Je suis arrivé à un point dans ma vie où j’apprécie particulièrement la fantaisie et l’humour, deux spécialités de Yann.

Quels démons vous hantent ?

YG : Oliver et moi avons beaucoup de démons en commun. Pour ma part, je suis terrifié par le vieillissement, une peur commune à de nombreux gays. J’ai aussi très peur de ne pas réussir à accomplir totalement ce que je dois faire, c’est-à-dire d’avoir un sentiment d’inachevé à la fin de ma vie.

OS : Celui-là fout les jetons. J’ai beau aimer les films d’horreur, je reste quelqu’un de très craintif au quotidien. Un monstre m’effraie moins qu’un homme armé d’un couteau, même si ça ne m’empêche pas non plus de dormir la nuit. J’ai aussi très peur de perdre mes relations, de les gâcher ou de devenir insupportable. Ça reste des démons classiques, mais ils sont bien là avec moi.

Dans Hideous, vous décrivez un jeune garçon « pas très footeux ». Quel genre d’enfant étiez-vous ?

YG : J’ai grandi dans une famille passionnée de football. Mon grand-père était footballeur professionnel, mon père tâte encore du ballon aujourd’hui, mon frère a dû choisir entre une carrière dans la musique ou sur le gazon… Et moi, je ne supportais pas de taper dans un ballon rond ! Mon père m’a même forcé à suivre un entraînement pour apprendre à jouer. Ça m’a traumatisé. J’en garde un souvenir très violent.

OS : Les spectateurs de football dans les stades sont souvent dérangés. Il y a tellement de sentiments en jeu pendant une partie… Ce monde n’est tout simplement pas le mien. Je déteste les hommes qui l’habitent, mais ils m’obsèdent.

YG : On ne veut pas être sur le terrain, mais dans les vestiaires ! (rire)

photos : © Xavier Lambours