LES PIRES de Lise Akoka et Romane Gueret

Premier long français présenté à Un Certain Regard, Les Pires a été l’une des séances les plus fortes en émotion depuis le début du festival. Immersion renversante à Boulogne-sur-Mer.

Cette semaine ressort en salles le film iconique de Jacques Doillon Le Petit Criminel. On y découvrait un garçon impressionnant, Gérald Thomassin, dont la prestation fut couronnée d’un César du meilleur espoir masculin en 1990. Aujourd’hui porté disparu, il est encore au centre de l’attention, moins pour ses rôles que pour les accusations qui planent sur lui (cf. L’Inconnu de la Poste). Le cinéma français a régulièrement porté aux nues de jeunes talents jusque-là inconnus. Certains poursuivent leur carrière d’actrices et d’acteurs, beaucoup ne réussissent pas à transformer l’essai. Lorsqu’ils cherchent de nouveaux visages, les films et celles et ceux qui les réalisent vendent un rêve trop souvent éphémère. C’est l’un des enjeux du premier long métrage de Lise Akoka et Romane Gueret, qui poursuivent le travail initié sur Chasse Royale, un court métrage multi primé. Les deux réalisatrices, également à l’origine de la série Tu préfères, mettent en scène un tournage à Boulogne-Sur-Mer. Les Pires démarre sur un casting, la caméra vidéo nous place dans la position d’un réalisateur et de son assistante qui sélectionnent les interprètes principaux du film qu’ils s’apprêtent à tourner. Il ne s’agit pas là d’archives du vrai casting devenues film documentaire, comme pouvaient l’être Luttes jeunesse, rushs de la préparation d’Une vie violente de Thierry de Peretti.

Ici, au cœur de la cité Picasso, tout est fiction bien qu’évidemment la sensation illusoire d’assister au tournage d’un « vrai » film est un carburant du plaisir de spectateur. Avec Coupez ! en ouverture, ce festival de Cannes porte la marque d’un cinéma qui se regarde faire et dissimule l’endroit précis de la fiction. Chez Lise Akoka et Romane Gueret, il y a une conscience du geste créatif combiné à un immense talent de direction d’acteurs et d’immersion dans un environnement social. Les comédiens qui incarnent Lily, Ryan, Maylis et Jessy sont tous époustouflants et la puissance de leur jeu, la véracité de leurs interactions au sein de leurs foyers ou avec des personnages éloignés de leur cité convoquent le même ébahissement que celui ressenti devant Petite Nature l’an dernier. Qu’ils jouent entre eux, leur rôle dans le film, ou celui du film dans le film, ils épatent et surpassent même les comédiens professionnels qui les accompagnent (l’acteur belge Johan Heldenbergh qui incarne le réalisateur, dans toute sa tendresse et ses excès, est un excellent choix, vecteur de situations comiques). Les deux réalisatrices sont conscientes des critiques inhérentes au territoire d’accueil du tournage, elles en ont vraisemblablement fait les frais sur leur précédent court-métrage. Quelle est leur responsabilité vis-à-vis de la population locale, des familles, du regard porté sur cet univers, de l’image créée ? Tout au long du film, et surtout dans une scène de bar qui donne la parole aux habitantes, des dialogues pointent du doigt les écueils d’un tournage qui s’installe : les places de parking toutes occupées, les enjeux de représentation d’un quartier dont on travaille la mixité sociale de longue haleine, et tout ce que ce tournage peut faire miroiter aux enfants, soudainement sortis du lot. On a rarement vu pareille réflexivité, exception faite du héros de Soy Libre, qui dans ses adresses à sa sœur réalisatrice pointait du doigt son instrumentalisation.

Nommer les risques ne suffit certainement pas à échapper à tous les dangers. Mais le film en est conscient, et assume ses choix. Comment ne pas associer l’utilisation pour une scène clé de milliers de pigeons encagés, soudainement libérés, avec ces personnages dont on filme l’émancipation par le tournage ? Eux aussi devront bien vite reprendre leur place dans les carcans qui étaient les leurs. La passion des colombophiles, mobilisés pour un instant de grâce, semble raison suffisante à la mise en place d’un tel dispositif. Il en va de même avec cette joie qui irrigue Les Pires, plaisir de semer le trouble et amour du jeu. C’est dans les duos que notre jubilation est la plus grande : entre les jeunes boulonnais (Lily et Jessy inventent l’histoire de leur couple fictif, Lily et Ryan dans un dialogue fraternel qui clôt les deux films) et entre les acteurs et l’équipe de tournage (Lily et l’assistante, Lily et le réalisateur). L’émotion est à son comble quand Lily confesse son amour pour Victor, l’ingé son. C’est un dialogue à table qui n’a, dans ce festival, d’égale intensité tragi-comique que l’échange entre Louis Garrel et Noémie Merlant dans L’Innocent, autre grande réussite cannoise. La présence commune à toutes les scènes citées de Mallory Wanecque, l’interprète de Lily, n’est pas un hasard. Si elle le désire, comme son personnage dans le film, espérons qu’elle ne cesse pas de jouer. Pour cela, on peut faire confiance à Lise Akoka et Romane Gueret, qui ont intégré à leur premier long-métrage Angélique Gernez, l’héroïne de Chasse Royale. On souhaite le meilleur aux Pires, et à tous ses acteurs, personnages et habitants.